Au voleur

de Sarah Leonor (France, 2009)

Éloge de la soustraction

La Panthère
(ex Jardin des Plantes, Paris – traduction Claude Vigée)

Son regard du retour éternel des barreaux
s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.
Il ne lui semble voir que barreaux par milliers
et derrière mille barreaux, plus de monde.

La molle marche des pas flexibles et forts
qui tourne dans le cercle le plus exigu
paraît une danse de force autour d’un centre
où dort dans la torpeur un immense vouloir.

Quelquefois seulement le rideau des pupilles
sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
court à travers le silence tendu des membres –
et dans le cœur s’interrompt d’être.

Le poème de Rilke, traduit par Isabelle (Florence Loiret-Caille) avec sa classe, pose un monde fermé d’où même la volonté d’échapper s’évapore. Alors, quelle autre issue que la soustraction ? Échanges enjoués avec les collégiens qui corrigent la désespérance de la panthère, indiquent discrètement l’issue magique du couple : l’enfant. Car ce sera l’aventure d’un couple.

Soustraction des poncifs hollywoodiens d’abord.

Bruno, le voleur (Guillaume Depardieu), qui hantera tout le film avec sa silhouette d’albatros. Manu (Jacques Nolot) son ami, ex-taulard, raisonné à défaut de raisonnable, d’y croire tout à fait. À l’occasion de sa sortie de prison, ce dernier s’autorise quelques verres – quand même – et, avec Bruno, ils finiront la soirée seuls dans un bar. Comme dans un film de Melville (cette alternative française au polar américain). Pour eux, le vol est un travail comme un autre qui demande patience et attention, habileté et réflexion. Des enjeux millimétriques qui se règlent simplement comme un menuisier exécute son ouvrage. À des années lumière de l’éclat violent des films américains où le spectaculaire s’invite pour un résultat équivalent.

Quand arrive Isabelle, très vite les corps s’appellent et se rejoignent dans un délicat emboîtement. Juste des ombres chinoises, le faseillement d’un rideau. Si la réalisatrice montre les corps – celui si gracieux de Florence surtout, comme la soudaine incarnation du rêve de Bruno –, c’est après l’amour, dans la pose/pause clope qui suit. Ce temps reconnaissant pour que le désir lève à nouveau.

À l’épicentre du film, césure entre les deux parties, un moment tendu. La course d’Isabelle pour rejoindre Bruno, puis la fuite en voiture pour échapper à la police. Pas de tonneau, de feu et de flamme, de mouvement ascensionnel scandé de hurlements. Un embourbement, une aspiration par la terre, une inclination. L’eau, le glissement de la barque apaisera cette effervescence même si la tension reste présente, tapie à la marge de cette vie brusquement édénique. Fragile, mais neuve et enthousiasmante.

Soustraction du monde ensuite.

Mais la vie essentielle reprend ses droits. Isabelle a faim. La survie impose le vol. À nouveau. Cette fois, Isabelle doit se joindre à Bruno. Une découverte, une autre complicité. Et elle s’autorise des licences de novice, s’écarte pour voler quelques poissons qui sèchent, en jette un au chien.

Discrètement, par un autre imaginaire, l’Amérique s’invite quand même. Le Ried et la musique évoquent la Louisiane des bayous en un beau boatmovie. Mais entre ces deux-là, aucune longue discussion, pas de grand projet, ce démonstratif verbiage hollywoodien. Juste quelques mots pour esquisser l’amorce de quelque chose. Et même les mots perdent leur sens dans cette effusive immédiateté : On prend l’air ? On y est, non ? Au fond, ils ne se font guère d’illusions sur leur avenir, mais accueillent cette parenthèse avec émerveillement. Un chassé-croisé joueur comme une danse africaine – cette aspiration à l’ailleurs constamment ravivé –, le vert paradis de l’enfance aussi. Brusquement rompus par cette tête de cheval mort, prémonitoire.

Avec cette belle économie, le film de Sarah Léonor accède à l’ampleur de la littérature. Et la musique s’invite dans l’édification de ce bel univers. De leur univers.

Quand les choses se gâtent, l’humain reste palpable, loin de la chorégraphie grandiloquente du genre. À la kermesse, l’homme à homme avec le flic est celui de corps mobilisés à vivre (T’as des gosses ? Je viens aussi de la cité…), à survivre. Pas de grande scène de duel, juste un échange un peu plus heurté. Puis le corps qui repose, s’efforce de bouger encore un peu… Et la cinéaste d’apaiser à nouveau avec des images édéniques après cette fugace violence.

Finalement Isabelle glisse hors de la police, hors des gens, hors du film, hors de cette vie fugitivement rêvée.

Soustraction.


Un film de Sarah Leonor (1h40min)
avec Guillaume Depardieu (Bruno), Florence Loiret-Caille (Isabelle), Jacques Nolot (Manu), Benjamin Wangermee (Martin), Rabah Naït Oufella (Ali), Fejria Deliba (Nouria)…
Production  : Laetitia Fèvre & Michel Klein, scénario ÷ Emmanuelle Jacob & Sarah Leonor, photo : Laurent Desmet, monteur : François Quiquere, décors : Brigitte Brassart, costumes : Marie Césari, conseiller musical : Frank Beauvais, production : Les Films Hatari, distribution : Shellac