εphεmεride 2018

une sélection parmi mes articles parus en 2018 dans l’édition papier du mensuel culturel
#opéras : Pelléas et Mélisande (OnR), Roméo et Juliette (Karlsruhe)
#expos : Bacon/Giacometti & Balthus à Beyeler, Baselitz aux Unterlinden, Namibia chez Würth
#livres : La voix du web, Les Héros de l’environnement

La voix du web
Nouveaux régimes de l’opinion sur Internet

de Baptiste Kotras

#LIVRE [n° 1056, décembre]
chez Seuil & La République des Idées, sept 2018

Au XVIIIe siècle avec l’État Nation naît ce rêve de sociologue : avoir un thermomètre permanent de l’opinion public. Ainsi le ministère de l’intérieur se met à collecter les mécontentements et la perception de l’action des gouvernants grâce aux « mouches » (mouchards). Au XIXe siècle, son Bureau de la Presse épluche les journaux alors majoritairement d’opinion. Dans les années trente, les sondages avec leur ambition de représentativité succèdent à ces balbutiements tenaillés de partialité. Bientôt le domaine marchand s’en empare pour mesurer l’impact de ses campagnes marketing et la notoriété de ses produits.
L’irruption du Web fait éclater cette présomption d’équivalence entre les opinions. Les réseaux sociaux où elles s’affichent ouvertement, spontanément et surabondamment constituent un prodigieux gisement ancré sur une clientèle réelle et potentiellement prescriptive pour ceux qui affichent de nombreux followers. L’auteur décrit cette évolution, l’élaboration des techniques de collecte, de tri, d’analyse et d’exploitation de cette gigantesque quantité de données. Il éclaire le glissement de l’idée démocratique d’égalité vers une logique d’efficience économique concentrée sur la population solvable, car cette voix du Web est réservée aux branchés actifs marginalisant les déconnectés (volontaires ou non).
Petite consolation : ces exclus échappent à la logique panoptique des robots chargés de collecter nos données…

Une mécanique mortifère et… lumineuse

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy

#OPÉRA [n° 1055, novembre]
représentation du 21 octobre 2018 à l’Opéra National du Rhin, Strasbourg

Un manège occupe tout le plateau. Peint en grisaille sur les parois, un rideau de théâtre suggère le cadre de scène d’un castelet de guignol ou de marionnettes. Au sol, quatre cercles mobiles – ceux de l’enfer ? Des cadres gris les séparent et resserrent l’espace vers l’ouverture du fond entièrement occultée par un cylindre dont le socle en débord fait office de banquette. Partout le même motif : des cercles blancs comme des fenêtres d’immeubles très stylisés.
Les protagonistes n’entreront et ne sortiront du plateau que portés – comme sur des tapis roulants – par ces plateformes circulaires ou ce banc qui tournent comme la roue du temps.
Ce dispositif ménage un espace de jeu réduit et les lumières du scénographe Klaus Grünberg dessineront les ambiances des différentes scènes. Une pulsation de cinéma muet avec l’imprécision du bord de l’image et ses tressautements dans la scène de la grotte (II, 3 / Pelléas & Mélisande). Ou, dans celle des souterrains (III, 2 / Golaud & Pelléas), ces deux corps de lutteurs en noir qui évoquent la torture d’une toile de Bacon sans le sang… qui viendra plus tard. Les scènes d’amour chorégraphient les déplacements des personnages agrandis ou contrariés par ces rapprochements/éloignements voulus par la mécanique du décor (du destin ?). Seule réserve, la scène du IV entre Arkel et Mélisande qui me semble un contresens : dans cet univers n’est-il pas le seul qui ne soit pas un homme comme un autre ?

Le texte de Maeterlinck suggère la distance des corps : le « Ne me touchez pas, ne me touchez pas » introductif de Mélisande. Chez Barrie Kosky, elle enlace Golaud avant de parler. Incarnation volontaire et lumineuse, Anne-Catherine Gillet installe cette proximité de la femme qui sera mère – cette fusion de deux corps qui semble impossible autrement – et qu’aiguise la promiscuité imposée par le décor et son huis clos suffocant. Peu de psychologie, des gestes symboliques (les mains devant les yeux pour signifier la nuit) distillés avec finesse et magnifiés quand ils sont en contradiction avec les mots. Très peu d’accessoires : la bague, une ceinture… Une économie exigeante et intelligente : c’est la robe de Mélisande qui fera office d’eau, le chatoiement des paillettes amplifiant les mouvements liquides de la chanteuse. Les tons des costumes de Dinah Ehm sont sourds, beaucoup de violets, sauf ceux de cette femme avec sa maternité qui explose et dont les couleurs s’éclairciront jusqu’au blanc final.
Ce choix radical impose la tragédie. Et des tragédiens avec cette déclamation si particulière à Debussy où chaque mot est important. La distribution, majoritairement francophone, se plie magistralement à cette exigence. Un travail de troupe où les trois hommes sont des barytons pleins de sève. Aussi bien l’intense Golaud de Jean-François Lapointe que l’Arkel autoritaire de Vincent Le Texier et si le Pelléas de Jacques Imbrailo est voulu fragile et timoré au début, il affirmera une généreuse maturité au contact de Mélisande. Engoncée dans ce milieu masculin, la Geneviève de Marie-Ange Todorovitch impose la pureté de sa ligne vocale dans la difficile scène de la lettre (I, 2) et revient en soignante attentionnée au V.

Si dans cette œuvre, le bien dire tient le chant en bride, le lyrisme est insufflé par l’orchestre qui libère une respiration quelquefois vertigineuse. Le chef Franck Ollu, très investi dans le répertoire contemporain, nous offre une version chambriste où la grâce aérienne de Syrinx est minée par le grondement des cordes graves ou déchiré par le cri grinçant des cuivres d’où s’échappe quelquefois un parfum de jazz. La plainte des bois ouvre la voie aux mots de Mélisande qui aspire à vivre, mais se heurte à ces murs, ces conventions, ces traditions, l’atavisme animal aussi. Comme si cette femme à la fois Eve et Pandore, qui s’autorise quelques rires, n’aurait jamais dû pénétrer dans cet univers.
L’équipe cultive les silences qui amplifient les quelques mesures a cappella et surtout celui, massif et extraordinaire, qui suit le meurtre de Pelléas, délicatement le chef y infuse la lumière irisée du jour tandis que son corps glisse vers la coulisse à cour et que celui de Mélisande entre à jardin.

À la fin, Golaud achève sa course, seul, là où il est apparu. Comme si la pièce se répétait sempiternellement telle une danse de mort médiévale ou cette Invention de Morel de Boy Casarès.

NAMIBIA

L’art d’une jeune géNérATION

#EXPOSITION [n° 1055, novembre]
Erstein, Musée Würth du 28 septembre 2018 au 26 mai 2019

Depuis des décennies, Reinhold Würth a ses habitudes en Namibie, fasciné par « la puissance grandiose de ses paysages » et gourmand des belles rencontres qu’il peut y faire. Un attachement qu’il partage avec sa fille Marion (quelques photos de leurs bivouacs clôturent le parcours). Sa curiosité de collectionneur n’a pu que s’enthousiasmer pour ces créateurs qu’il soutient par des acquisitions : une partie des œuvres présentées est issue de sa collection.
La première exposition NAMIBIA. L’art d’une jeune GéNérATION s’est tenue en 2016 au Museum Würth à Künzelsau en Allemagne. Elle rassemble 150 œuvres d’une quarantaine d’artistes exposées jusqu’au 29 mai 2019 à Erstein.

Cette ancienne colonie allemande est devenue protectorat sud-africain après la première guerre mondiale, elle a acquis son indépendance le 21 mars 1990 après un long processus entamé au début des années soixante-dix. Quatre ans après, la Namibie n’avait toujours pas d’école d’art digne de ce nom. C’est ainsi que se crée le Tulipamwe International Artists’ Workshop qui initie des échanges entre les artistes du pays, anciens et jeunes, noirs comme blancs. Des débuts à la fois tendus après les années d’apartheid et émouvants puisque la plupart ne s’étaient jamais rencontrés. Par la suite, l’atelier a permis de fédérer les énergies, de faire rayonner au niveau national voire international leurs créations et surtout de susciter une émulation avec des résidences et des échanges avec le reste du monde notamment l’Europe.

Dans ce contexte, les artistes sont souvent autodidactes et peinent à vivre de leur travail. Quelquefois ils préfèrent rester dans leurs villages et sont peu en connexion avec la culture artistique, encore moins avec le marché de l’art. Traditionnellement l’art namibien proposait une « vision romantique du paysage et de la faune » qui font la réputation du pays et se vendait aux touristes. Cette beauté demeure présente chez les photographes (Margaret Courtney-Clarke, Gisela Marnewecke, Othilia Mungoba, Nicola Brandt) même si c’est en contraste avec le sujet principal désormais sociétal. Certains anciens, le plus connu étant Paul Khiddo né en 1949, avaient déjà tourné le dos à cet art « d’ornement », mais le creuset de Tulipamwe a définitivement imposé d’autres thématiques : la réalité sociale, politique et économique de cette nation en construction. Une effervescence qui a libéré la créativité, stimulé et anobli l’utilisation de techniques « pauvres ». Celles classiques comme la linogravure (John Muafangejo, Alpheus Mvula, Peter Mwahalukange), le patchwork (Linda Eschbach) ou la terre cuite (Tafadzwa Mitchell Gatsi). Parmi les pratiques « nobles », la pierre reste facilement accessible et travaillée de façon classique (sculptures de Filemon Kapolo ou Martha Haufiku). La peinture suit un chemin plus singulier. Les grands formats sont fractionnés en une juxtaposition de plusieurs petits (Gisela Farrel ou Nicky Marais). Certains renoncent au châssis et des matériaux naturels ou recyclés s’invitent sur le support. Sable, végétaux, perles de rocailles multicolores (Saara Nekomba), mais aussi sachets plastiques (Fillipus Sheehama) qui modifient la texture de la toile. Ce n’est pas une posture, mais une affirmation forte : les townships sont représentés avec les matériaux qui les constituent, facilement disponibles, issus de la récupération et des emballages. Les artefacts du quotidien s’imposent comme ingrédients de la représentation et dessinent ainsi une archéologie de la société. Une façon de transformer une contrainte en atout et un vecteur de sens au-delà de l’académisme. Avec la prolifération des rebuts, c’est la modernité qui s’incarne, ils suggèrent un monde plus fragile et les difficultés pour la jeune république à trouver son destin.

Cette démarche explore aussi d’autres frontières : ces fragments métalliques rivetés sur le support (Ismael Shivute) ou reconstituant une quasi-maquette (John Kalunda) renvoient aussi bien aux jouets fabriqués par les enfants Africains avec des capsules, des cannettes, du fil de fer qu’à ces statuettes rituelles truffées de clous, de boulons, etc. qu’on peut admirer au musée du Quai Branly.

L’âme de l’Afrique n’est pas oubliée. Ses tensions animistes : des œuvres évoquant des totems (Ndasuunje (Papa) Shikongeni) ou la résurgence de l’irrationnel (Lukas Amakali). Les cicatrices de son passé colonial (Tuaovisiua Katuuo, Nicola Brandt). Les inégalités avec les bidonvilles restitués de façon réaliste (Elia Shiwoohamba) ou abstraite (Nicky Marais).

En Occident, les stars de Sotheby’s à la tête d’atelier employant de nombreuses petites mains (mais Rubens aussi avait le sien), préoccupés de visibilité, de rentabilité et dont les pièces s’achètent selon des logiques d’investisseur sont emblématiques d’une époque dominée par le performatif et les chiffres : le prix de vente vertigineux des œuvres. Une assomption du geste créatif vers les cotations.

À l’inverse, Namibia nous ramène à la main qui façonne très prosaïquement la matière vive.

C’est tout à l’honneur de la Fondation Würth de faire le choix généreux de l’ancré contre le hors-sol, d’affirmer qu’il n’y a pas un art central et un art périphérique. Simplement l’engagement et la sincérité du créateur.

Les Héros de l’environnement

d’Élisabeth Schneiter

#LIVRE [n° 1054, octobre]
chez Seuil, avec reporterre.net, septembre 2018
lauréate de la bourse Brouillon d’un rêve de la Scam*

Chronique d’une guerre silencieuse que mènent les multinationales pour s’approprier les terres des peuples autochtones, éradiquant la biodiversité, et jalonnée de cadavres toujours plus nombreux (4 par semaine en 2017). Ils sont pacifistes comme les ONG qui les soutiennent et refusent de devenir clochards ou esclaves. En face des mercenaires rodés par des décennies de violences, de corruption et l’ultralibéralisme de l’école de Chicago.
« Il y a de plus en plus de violence maintenant. Les conflits viennent de la mondialisation. Le capitalisme est violent et les multinationales pour accéder à la terre et aux ressources, vont dans les pays pauvres souvent corruptibles et dont les lois sont lacunaires et peu appliquées. Les entreprises et les gouvernements travaillent maintenant ensemble pour tuer les gens. » dit Bobby Banerjee, chercheur de la Cass Business School (p. 117). Même incompréhension du pourtant libéral Manuel Zelaya, président renversé du Honduras : « je pensais faire quelques changements en restant dans le schéma néolibéral. Mais les riches ne cèdent pas un sou. Les riches ne cèdent rien de leur argent. Ils veulent tout garder pour eux. » (El País, 28/06/2009).
Une issue ? Le droit (surtout international), mais les tribunaux sont loin et c’est du temps, beaucoup.
Un temps mis à profit pour continuer le massacre.

Géométrie secrète d’une sauvagerie feutrée

Balthus à Beyeler

#EXPOSITION [n° 1054, octobre]
Riehen (Bâle)Fondation Beyeler du 2 septembre 2018 au 1er janvier 2019

Images du corps flottant

Corpus Baselitz

#EXPOSITION [n° 1052, juillet/août]
Colmar, Musée Unterlinden du 10 juin au 29 octobre 2018

Festoyer chez l’ennemi

Roméo et Juliette de Charles Gounod

#OPÉRA [n° 1051, juin]
représentation du 9 mai 2018 au Badische Staatstheater, Karlsruhe

Au programme du Badische Staatstheater de Karlsruhe depuis le 11 février dernier, Roméo et Juliette de Charles Gounod en version de concert. La production bénéficie d’une mise en espace où les lutrins servent plutôt d’appui de jeu aux chanteurs qui connaissent pour la plupart leur rôle. Proposition hybride qui, dans les scènes collectives, donne l’impression de voir un film muet d’autant que les actions importantes (meurtre de Tybald, boisson du filtre ou du poison…) ne sont pas jouées.

La direction musicale de l’italien Daniele Squeo est pleine de feu avec des tempi enlevés trouvant par moments des accents verdiens : au prologue, les cuivres scandant le fatum rappellent la malédiction de Monterone de Rigoletto (créé 16 ans auparavant). Le Badischer Staatsopernchor – a cappella au début pour exposer le conflit séculaire entre les Capulet et les Montaigu comme chez Shakespeare – le suit avec la même exigence et une bonne diction du français. La Badische Staatskapelle est claire, nuancée, chambriste si nécessaire aussi à l’aise dans les tuttis déployés avec netteté et puissance que la cantilène élégiaque ou l’animation du bal. Ce goût du détail musical fait passer le texte de Barbier et Carré souvent daté…
Même Bizet que Gounod aidera beaucoup, ne saura pas toujours transcender ce parfum « Opéra de Paris » avec ses codes très stricts.
Daniele Squeo a le magnétisme pour tendre les silences et en faire surgir la musique ou y préserver sa rémanence quelques secondes avant les bravi. Ces qualités nous valent un très beau deuxième acte avec son nocturne d’ouverture instrumental, le duo de découverte et d’engagement du couple, seul moment de bonheur où leur amour n’est pas encore dans l’orbe de la mort.

L’Allemagne cultive la tradition de la troupe et la plupart des chanteurs en font partie. Si aucun Français n’y figure, la plupart ont une diction incisive de la langue de Molière et offrent une belle prestation. Une mention particulière pour la ballade de la reine Mab très enlevée du Mercutio de Dean Murphy, l’énergique père Capulet de Nicholas Brownlee et l’engagement d’Alexandra Kadurina dans la chanson de Stéphano, étincelle qui fait basculer l’action vers la tragédie au troisième acte. La basse géorgienne Avtandil Kaspeli incarne un Frère Laurent monolithe et rocailleux.

Mais ce sont les rôles-titres qui dominent la partition.
Dès son entrée, Roméo a la prescience de la tragédie contrairement à Juliette. Cette légèreté et cette insouciance siéent moins à la voix généreuse de la soprano ukrainienne Uliana Alexyuk plus paresseuse dans le bien dire même si elle y est attentive dans sa valse ariette du premier acte. Au contact de Roméo, elle prend la mesure du drame, sa palette s’enrichit, elle trouve de beaux piani et nous offre une invocation au poison très réussie (n° 17, IVe acte).
D’une culture plus bel cantiste, le Mexicain Eleazar Rodriguez compose un Roméo juvénile dans le jeu comme dans le chant. Si l’effort est perceptible dans les aigus forte, sa ligne est délicate avec une belle projection de la langue. Une incarnation porteuse de cet émerveillement amoureux ravalé par la mort qui le mènera avec sa Juliette à la porte des cieux !

L’air et la chair

Bacon/Giacometti

#EXPOSITION [n° 1051, juin]
Riehen (Bâle)Fondation Beyeler du 29 avril 2018 au 2 septembre 2018


#envie d’en parler, d’écrire…