εphεmεride 2020

l’essentiel de mes articles parus en 2020 dans l’édition papier du mensuel culturel
#expositions : Pierre Muckensturm (Malraux, Colmar), L’œil de Huysmans (Mamcs, Strasbourg), Christo et Jeanne-Claude (Würth, Erstein), Marcos Carrasquer (Malraux, Colmar), Laurence Garnesson, Hopper (Beyeler), Baldung Grien (Karlsruhe)
#livres : La guerre des mots (S. Derkaoui & N. Framont), Le manège des frontières (ObsMigAM), 5G, mon amour (N. Bérard), Destination Fin du monde (R. Silverberg), Lesbos, la honte de l’Europe (J. Ziegler), Tchernobyl (I. Kostine), La tropicalisation du monde (X. Ricard Lanata), A voté (I. Asimov)
#théâtre : La dernière bande (Samuel Beckett), Société en chantier (Stefan Kaegi), Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (S. Dagerman), Avedon–Baldwin : Entretiens imaginaires (K. Keiss & É. Vigier), Piscine(s) (F. Bégaudeau), Le Chaperon rouge (J. Pommerat), Désobéir (J. Berès)
#musique & opéras : Parsifal (OnR), Folk Songs (C. Dutilleul)

Assourdissant silence

La dernière bande de Samuel Beckett

#THÉÂTRE [n° 1071, novembre-décembre]
représentation du 10 octobre au Musée Würth, Erstein

Entamé avec des récitals de pianos, le musée Würth a élargi la palette de sa programmation culturelle à d’autres formations et à des propositions théâtrales ne nécessitant qu’une logistique légère. Ainsi ce monodrame du dramaturge irlandais Samuel Beckett interprété par Denis Lavant et créé à Avignon en 2019 dans une mise en scène de Jacques Osinski.

Quelques craquements dans le noir.
Lumière ! Dense, brutale, immobile.
Un plafonnier en douche dessine un cercle de lumière autour de Krapp. Pose la frontière avec l’obscurité : Avec cette obscurité autour de moi, je me sens moins seul. Comme il le dira plus tard.

Un long silence. Très long. Hypnotique.

Krapp regarde sa montre à gousset. De très près. Il a la vue basse et ne veut pas se tromper. Il sort un trousseau de clefs, refait les mêmes gestes.
Des gestes précis, maniaques, ritualisés. Pour ne pas se tromper.
Se tromper à nouveau…
Il se lève, ouvre et fouille son bureau. Trouve une banane.
Il la caresse longuement, sous toutes les coutures, l’effeuille.
Et la mange.
Il arpente le plateau à petits pas pluvieux.

Denis Lavant installe le personnage. Son corps usé, son corps de vieil homme. Qui mange des bananes et boit. Toujours en coulisse, en cachette du public. Il est âgé, maladroit, le bruit du bouchon le trahit.

Sinon le silence. Épais.
Il faudrait dire une pièce avec Denis Lavant et le Silence…

Qui est aussi le silence de Beckett. Le silence imposé par la solitude.
Ce silence que Krapp désamorce en écoutant de vieilles bandes. Un journal enregistré il y a des années et qui meuble le silence. Par sa voix, sa propre voix qu’il peut rembobiner pour recommencer un simulacre de dialogue. S’engueuler lui-même avec la distance des années.

Dialogue ? Car il enregistre une nouvelle bande qui sera numérotée, rangée dans un carton numéroté également.
Tromper le silence ! Tromper la solitude !

Une solitude qui l’assomme.
Krapp écoute : sa voix sur le magnétophone annonce qu’elle a tout dit.
Fixement il regarde la bande.
L’amorce rouge dressée tourne, tourne. Continue de tourner. Longtemps.
Silence blanc. Assourdissant.
Celui d’une solitude effarante comme une malédiction…
Noir.

Pédagogie disciplinaire

La guerre des mots de Selim Derkaoui & Nicolas Framont

#LIVRE [n° 1071, novembre]
aux éditions le passager clandestin, octobre 2020 (244 p.)

La thématique évoque les carnets de Victor Klemperer (1881-1960) LTI, la langue du IIIReich où le philologue allemand documente au jour le jour la façon dont les mots de la propagande nazie deviennent le réel très concret notamment des Juifs. Si le parallèle semble osé, le nazisme comme le capitalisme – qui symptomatiquement se revendique désormais libéralisme – se rejoignent pour formater la société au seul bénéfice de son « élite » et au détriment du bien collectif. Les mots sont d’autant plus importants pour le second qu’il s’affiche démocratique et humaniste. Sauf que l’examen de ses mots démontre plutôt le contraire.

Selim Derkaoui et Nicolas Framont posent l’origine du modèle capitaliste en 1492 (C. Colomb) avec d’emblée l’esclavage et la colonisation comme vecteurs de développement et moyens d’asseoir son autorité. Au XIXe siècle, l’industrialisation amplifie l’exploitation des ressources y compris humaines. Si les luttes sociales imposent quelques avancées en termes de droits et de condition de travail, au XXIe siècle, la classe ouvrière (en tant que groupe social clairement identifiable et mobilisable) a disparu. Ainsi s’ouvre une brèche permettant de réduire ces acquis au bénéfice des « bourgeois » (terme qu’utilisent les auteurs pour désigner les 10 % les plus riches).

Les mots soigneusement choisis sont l’arme de cette reconquête. L’entreprise en est le champ de bataille avec le management, la culture d’entreprise, la formation puissamment relayés sur le terrain médiatique et politique. S’additionnent des stratégies inclusives permettant de s’identifier aux élites (avoir l’illusion d’en être…) afin d’en reproduire les préceptes et le recours aux experts qui, sous couvert de pédagogie, disqualifient les classes populaires avec un mépris de classe (ainsi les éléments de langage destinés à discréditer Gilets Jaunes, opposants aux réformes…).
À l’image de beaucoup de publicités qui vantent surtout les qualités que le produit n’a pas, progrès et modernité sont les alibis de pseudo-dialogues qui nient ou maquillent le réel et, fort habilement, s’ingénient à évacuer l’idéologie sous la technique, l’efficience, la didactique : un gant de velours qui cache la main de fer. La gestion de la Covid a rendu particulièrement visible ce hiatus entre la réalité et des injonctions aussi fallacieuses qu’infantilisantes.

Un livre indispensable qui détaille l’ampleur de cette formidable trahison : Les manipulations linguistiques constituent un des champs de bataille de la guerre de classe que mènent les capitalistes contre les peuples (M. Pinçon-Charlot & M. Pinçon dans la préface).

Construire la déconstruction…

[plus ou moins deux virgule deux degrés de fantaisie orthogonale]

#EXPOSITION [n° 1071, novembre-décembre]
Colmar, Espace d’Art Contemporain André Malraux  du 7 novembre au 20 décembre 2020
Le portfolio sera en vente à la boutique du Musée Unterlinden.
La vidéo de l’accrochage de l’exposition ici.

C’est sous ce titre, que l’artiste alsacien Pierre Muckensturm, dernier invité de l’année 2020, présentera à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux à Colmar ses derniers travaux inspirés de l’Entasis, cette imperceptible courbure de 2,2° qu’appliquaient les architectes Grecs aux colonnes de leurs temples pour donner à l’œil l’illusion d’une parfaite rectitude qu’ils n’avaient pas.

L’art concret n’est pas un dogme, pas un « isme », il est l’expression d’une pensée intellectuelle.
L’art concret n’est pas une abstraction, n’est pas narratif, littéraire. Il est proche de la musique.
L’art concret veut mobiliser notre sens esthétique, notre créativité, notre conscience sociale.
extraits du Manifeste de l’art concret (avril 1930)

S’il parle plus volontiers d’art construit, Pierre Muckensturm s’inscrit dans cette filiation-là. En effet il conçoit beaucoup de ses œuvres par ordinateur, y teste des séries ouvrant sa création à une autre spontanéité, celle d’une tentative d’exhaustivité avec des propositions plurielles (allant quelquefois jusqu’à livrer une matrice d’accrochage à ses collectionneurs). L’atelier devient un lieu d’exécution de ses projets, mais le soin, la précision, la pédagogie demeurent : il laisse sur la toile les indices du tracé, de l’élaboration. Discrètement l’artiste déconstruit la rigueur par débauche de rigueur, démasque le simulacre du jeu mathématique qui ne l’est pas autant que cela. Une transgression de la norme rationnelle qui égratigne au passage notre société du paraître brandissant une science dont les réussites masquent les nombreuses lacunes et incertitudes…

Si le rez-de-chaussée du white cube décline sur de grands formats une chorégraphie d’équerres avec entas – sa figure de base –, la coursive déploie avec des pièces plus sérielles et sophistiquées l’affrontement d’aplats noirs avec leurs interstices blancs. Ces travaux génèrent d’hypnotiques illusions d’optique suscitant parfois un troublant malaise : des taches sombres apparaissent en mirages aux croisements des lignes blanches séparant ces faux carrés délicatement désalignés. Comme en musique, les figures imaginées par l’artiste induisent des harmoniques non transcrites sur la partition.

Un portfolio de douze estampes

On en retrouve certaines en petit format dans le portfolio créé à l’occasion de cette exposition : un coffret de douze estampes (25 x 25 cm) imprimées chez « En l’Encre Nous Croyons » à Gérardmer sur un vélin BFK Arches par une Original Heildelberg, une presse typographique à platine de 1965 qui permet de préserver un léger foulage : l’empreinte laissée par la pression de la matrice (un « tampon » en polymère) sur le papier. Une proposition élaborée avec l’imprimeur Christin Georgel. Formé à l’École supérieure d’art d’Épinal (ÉSAÉ), celui-ci a dirigé pendant plus de trois ans l’atelier de production de l’Imagerie d’Épinal et enseigne désormais à la Hear à Strasbourg.

Un lien entre art et art appliqué qui permet à un savoir-faire de rester vivace et créatif.

Entre diatribe et mysticisme

L’œil de Huysmans au Mamcs

#EXPOSITION [n° 1071, novembre-décembre]
Strasbourg, Musée d’Art moderne et contemporain (MAMCS) du 6 octobre au 17 janvier 2021
tous les jours – sauf le lundi – de 10h à 18h

Galatée (détail), huile sur bois 85,5 x 66 cm (Paris, musée d’Orsay)

Joris-Karl Huysmans (1848-1907) est surtout connu pour son roman À rebours considéré comme un manifeste du décadentisme et sa conversion au catholicisme. Le parcours de l’écrivain est pourtant bien plus complexe. Il fut notamment un éminent critique d’art décochant des flèches assassines contre l’académisme. Sa production littéraire sert de fil conducteur à l’exposition du Mamcs, les salles reprenant souvent le nom d’un de ses livres. Elle présente des œuvres qu’il a aimées, avec un focus sur Moreau, Redon, le Retable de Grünewald, et quelques-unes qu’il a liquidées d’un trait de plume.

Entré dans la fonction publique en 1866, il gravit lentement les échelons jusqu’à sa mise à la retraite en 1898. Cet emploi lui assure un revenu fixe sans lui donner les moyens d’être collectionneur. Son premier article paraît en 1867 et son premier ouvrage Le Drageoir aux épices, un recueil de poèmes, en 1873. Avec son prénom de plume, il revendique son ascendance hollandaise notamment par son père, peintre et miniaturiste, et Cornelys Huysmans (1648-1727) un ancêtre – réel ou fantasmé – dont une œuvre exposée (Troupeau dans un paysage vallonné, vers 1690-1700) évoque Ruysdael.

Huysmans entre en littérature par le naturalisme. Aussi il apprécie modérément l’étalage de chairs pâles dans ces toiles emphatiques à vocation historique ou allégorique inspirées de la mythologie. Cette plantureuse mise en scène de la prospérité industrielle et agricole du Second Empire s’étale chaque année au Salon avec son million de visiteurs, plus de 3 000 œuvres sur ses cimaises et un quasi-monopole sur l’art jusqu’en 1880. La scénographie de Frédéric Casanova en reconstitue une salle avec ce fond carmin y compris avec ses inconvénients : deux registres d’accrochage rendant moins visibles les toiles du haut. Le visiteur y trouvera quelques-uns des vingt-sept fleurons prêtés par le Musée d’Orsay partenaire de l’évènement.

Huysmans tempête impitoyablement contre cet art officiel et ses formules assassines à l’égard de Bouguereau en feront l’incarnation de cette prétention. Avec le même feu, il s’engage pour les œuvres qui lui semblent innervées d’une vraie vie, celle du peuple, dans la veine d’un Zola en littérature : Raffaelli, Caillebotte, la « commotion Degas ». Celui-ci peint l’envers douloureux de cette époque qui est aussi l’âge d’or de la prostitution : c’est son modèle taciturne et flétri de L’absinthe (1874) qui pose en splendeur lascive dans la Rolla (1878) d’Henri Fernex.

En écho au décadentisme qui lui inspire son roman À rebours (1884), il se trouve des affinités avec Gustave Moreau et sa manière de transcender la mythologie par la luxuriance du traitement pictural dont les atmosphères sombres et mystérieuses dissimulent souvent la vastitude. Sa Galatée (vers 1880, à comparer avec La naissance de Vénus de Bouguereau) est le fleuron d’une des salles les plus passionnantes avec des dessins préparatoires, l’interprétation des motifs (les coraux) si caractéristiques des peintures de l’artiste. Tout un mur documente la pratique naissante du faux (fausses pierres précieuses, plaquage, etc.) très en vogue et dont raffolaient Napoléon III comme Louis II de Bavière.

Comme le soulignent la commissaire Estelle Pietrzyk et l’expert Robert Kopp, ses écrits comme ses goûts restituent son itinéraire spirituel. Son roman Là-bas, menacé d’être mis à l’index, révèle sa proximité avec l’occultisme, les Rosicruciens, l’exorcisme voire le satanisme. Une époque où il se fait le chantre de Félicien Rops ou Odilon Redon, ce dernier étant très présent dans l’accrochage.

Huysmans voyage, s’intéresse à l’architecture religieuse, aux primitifs nordiques qui le ramènent vers la religion. À Colmar (allemande en 1891), il s’enthousiasme pour le Retable d’Issenheim et sa Crucifixion dont il réclamera dit-on une carte postale sur son lit de mort. Pourtant il n’épargnera pas l’Annonciation qualifiant la Vierge de « désagréable maritorne aux lèvres gonflées, qui marivaude, endimanchée dans sa toilette d’apparat ». De grandes photos de l’ancienne présentation des panneaux aux Unterlinden telle que l’a peut-être admirée l’écrivain s’expose dans la dernière salle consacrée à Grünewald. Elle conclut le parcours polymorphe de celui qui fut le premier président de l’Académie Goncourt (1900).

Corruption à tous les étages

Société en chantier de Stefan Kaegi & Rimini Protokoll

#THÉÂTRE [n° 1071, novembre-décembre]
représentation du 8 octobre à la Filature, Mulhouse

Stefan Kaegi et la compagnie helvétique Rimini Protokoll ont installé leur chantier à la Filature. Fosse couverte et bâches sur les fauteuils, pied de grue, Algeco, sacs de gravats, barrières et rubalise… Une scénographie immersive où le spectateur est également acteur : il se déplace entre huit espaces et endossera huit rôles, chaque séquence durant une dizaine de minutes. Un dispositif très affûté pour que l’interactif de ce théâtre documentaire fonctionne et séduise.

Dès l’entrée, les images défilent, défileront tout le long du spectacle sur les quatre écrans qui entourent l’espace de mise en jeu. Ils affichent les images – constructions en accéléré de très gros projets : stade, barrage, aéroport… – avec en ostinato les chiffres : coût prévisionnel, coût réel – en moyenne le quadruple, parfois dix fois plus – et le retard du chantier. Ces vidéos installent d’emblée un temps mené au pas de charge, une frénésie spéculative dont le spectacle révélera la nuisance et l’inanité.

Les groupes de public sont baladés d’un bout du plateau à l’autre, confrontés chaque fois à un comédien/modérateur qui les mettra en jeu tout en incarnant un protagoniste du gigantesque secteur des BTP. Invité à circuler sur le plateau (plus vite, plus vite !), à mimer les gestes du travail, etc., le spectateur devient successivement ouvrier, investisseur, gréviste, migrant… pour l’édification d’un autre groupe de cette société globale où finalement tout un chacun est interchangeable. Tout cela crée une belle dynamique et produit une activité de fourmilière.

Les fourmis justement. Un modèle réussi et pérenne : nombre d’individus mobilisés, organisation remarquablement efficace, exclusivement au service du collectif et respectueuse de son environnement. Tout le contraire des Humains. Car les limites sont clairement pointées : une corruption généralisée au service exclusif du retour sur investissement. Quelques pistes émergent dans les marges (auto-construction, action des ONG, procès), mais le dynamisme de cette proposition théâtrale impose l’évidence d’un canard sans tête.

Société en chantier : un cycle de la Filature

Ce spectacle ouvre un cycle – qui en reprend le titre – d’une quinzaine d’évènements (spectacle, rencontres) avec une thématique par mois autour du monde d’après le Grand Confinement et la pandémie. La Filature se mobilise ainsi pour stimuler le collectif, les envies et expérimentations du terrain réel notamment dans le champ du quotidien partagé : comment vivre sa ville et l’apport des citoyens à l’élaboration des politiques urbaines. Des questions sociétales s’inviteront également : rapports entre les jeunes et la société, le statut féminin, la démocratie, le « care », l’éthique…

Vaste et louable programme. Le spectacle Société en chantier montre l’ampleur et la difficulté de la tâche. La dimension des résistances aussi !

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

de Stig Dagerman

#THÉÂTRE [n° 1071, novembre-décembre]
production 2020 du Théâtre du Peuple, Bussang
représentation du 25 septembre à la Comédie de Colmar

Discrète et pulsatile, la musique accueille le spectateur. Avec les musiciens de Fergessen (Michaëla Chariau, voix et claviers, David Mignonneau, guitares et basses), elle se fait lancinante, montera en énergie emplissant l’espace d’un électro-rock puissant et éclatant. Avec des bouffées de mélancolie…

Simon Delétang, chevelure noire et argentée, regard ardent, se campe fermement face au public. Il ne bougera plus, quelques rares gestes du bras pour diriger ses comparses. D’une présence impressionnante, fixant un spectateur ou une spectatrice, il habite le texte beau et profond de Stig Dagerman. Une quasi-transe avec la ferveur d’une revanche : conjurer par les mots l’absurdité de ce printemps pétrifié. Et le comédien dresse sa dense immobilité tel un contrepoint aux présomptueuses gesticulations médiatiques : « l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mots d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine ».
Écrit en 1952, le texte est aussi lumineux que désespéré (l’auteur a mis fin à ses jours deux ans plus tard). Pour le final, la technologie s’efface au profit de l’acoustique : guitare sèche, cymbalettes et voix.

Retour à l’Humain : il est temps !

L’éphémère éternel

Christo et Jeanne-Claude, Collection Würth

#EXPOSITION [n° 1070, septembre]
Erstein, Musée Würth du 12 juillet 2020 au 20 octobre 2021
Programme musical à nouveau dès le 15 septembre

Over The River (projet non réalisé pour l’Arkansas River, Colorado) ©Christo

La proposition du musée Würth se revendique comme un dévoilement. À Erstein, pas d’emballage, mais les coulisses des spectaculaires installations du couple : l’idée, le projet – esquisses, plans, maquettes, etc. –, la préparation – administration, financement – et le montage avec les clichés de Wolfgang Volz, leur photographe attitré, qui restituent la magie de l’œuvre achevée et du voilement. Rien d’aride pour autant, car l’exposition dévoile le talent de Christo. Celui de faire surgir, souvent sur des suggestions de Jeanne-Claude, de lyriques préfigurations de l’œuvre en gestation avec sa patte d’artiste à la fois nerveuse et sensuelle qui sait suggérer la fusion entre leur intervention et le lieu dont elle s’empare.

Les emballages – pour reprendre la traduction populaire de Wrapped – de Christo et Jeanne-Claude sont surtout un théâtre d’ombres et de lumière en respiration avec leur environnement – monumental, urbain, naturel – produisant pour le passant, l’usager, le visiteur un nouvel espace immersif dont il devient acteur/spectateur pendant quelques heures, quelques jours, au mieux quelques semaines.

Pour célèbres qu’elles soient, leurs réalisations (depuis 1967) sont peu nombreuses et certains projets n’ont pas vu le jour. Une vingtaine est documentée dans l’exposition. Chacune est le fruit d’un long processus s’étalant quelquefois sur des décennies : 1971-1995 pour le Reichstag, 1975-1985 pour le Pont-Neuf, 1979-2005 pour The Gates à New York… Une dimension temporelle perceptible dans le parcours d’exposition : des premières impressions lors des visites sur site, puis des croquis au projet qui s’élabore avant ce véritable travail de cabinet d’architecture avec ses ingénieurs, enfin la mise en œuvre par d’innombrables petites mains des tonnes de matériel nécessaires à la réalisation.
Ce long travail d’élaboration est aussi un moyen de transcender la technique – le maillage des filins, le sériel des barils… – et de créer une dynamique esthétique au service de la vie organique de l’œuvre. Ainsi, sous l’apparente simplicité du geste, affleure une complexité que restituent les planches de Christo qui magnifient le dessin d’architecture avec cette juxtaposition de plans et de perspectives.

Une approche exigeante et d’une grande honnêteté intellectuelle.

Tous ces documents étaient à la fois un support de médiation pour donner à voir le projet aux autorités et obtenir les autorisations souvent fruits d’âpres négociations dont Jeanne-Claude était la cheville ouvrière obstinée, mais également des œuvres en soi qui, vendues, permettaient de financer la réalisation. Un choix éthique car leurs interventions étaient intégralement autofinancées : sans sponsor, sans collectivité, sans subvention et sans commande (les propositions étaient toujours à leur initiative). Donc entièrement gratuites pour le public.
Une façon aussi pour les deux artistes d’entretenir la flamme sur la durée.
Autre exigence, ils veillaient à ce qu’il ne subsiste aucune trace de leur passage après démontage et que le lieu soit restitué à l’identique.

La collection Würth compte 130 pièces de Christo (le fond le plus important de l’artiste). Le siège du musée Würth à Künzelsau avait d’ailleurs été habillé juste avant le Reichstag en 1995.
Une salle est consacrée aux premiers travaux de Christo à Paris. De taille plus modeste, ces pièces posent déjà cette logique d’emballage alors que son condisciple Arman se spécialisait dans les accumulations. Vivant près d’une usine, il pouvait récupérer des barils de pétrole usagés, du goudron, du tissu… C’est à Paris en 1958 qu’il rencontre Jeanne-Claude (décédée en 2009) avant leur emménagement à New York en 1964. Hasard ou destin, ils étaient nés le même jour : le 13 juin 1935.

En avril 2020, Christo devait emballer l’arc de triomphe de l’Étoile à Paris (une idée de Jeanne-Claude). La pandémie a repoussé la réalisation du projet à l’automne 2021.
En hommage posthume : Christo est décédé le 31 mai dernier et, dans la tourmente de cette année 2020, ses paroles résonnent bien au-delà de ses œuvres : l’urgence d’être vu est d’autant plus grande que demain tout aura disparu…

Genre humain

« Et si c’est pas maintenant, quand ? »

#EXPOSITION [n° 1070, septembre]
Colmar, Espace d’Art Contemporain André Malraux du 15 juillet au 25 octobre 2020

Kleenex, 2019, huile sur toile, 89 x 116 cm (détail)

C’est sous ce titre que Marcos Carrasquer expose à l’Espace Malraux. Ou plutôt nous expose ! Les puissants (Trump…), mais aussi lui-même, des anonymes et tous affichent cette obscène vulgarité qui se revendique civilisation… Une assurance de possédants mobilisés par des activités minuscules : changer une ampoule, se vernir les ongles… Une déclinaison contemporaine de La Parabole des aveugles (Breughel, 1568) qui ne feraient même plus l’effort de se déplacer puisque Uber Eats leur livre pitance dans le désordre malpropre de leur domicile.

Et Marcos Carrasquer revendique la profondeur historique ponctuant ses toiles de citations. Les trognes des crucifixions des XVe et XVIe siècles, les mémentos mori et leurs crânes jusqu’au Hässlich développé par Ensor ou Dix dont il reprend certains personnages en passant par le ludisme d’Archimboldo. La barbarie est là avec quelques gueules écrabouillées, mais surtout il y a ces membres ductiles avec les mains, les pieds surdimensionnés qui saisissent le monde, le triturent, se l’approprient avec la dextérité de ceux des chimpanzés. Des personnages tout en os et tendons, mus par une énergie possessive contrairement à Bacon où les corps se brouillent et se dissolvent dans la chair et le sang des écorchés. Une déformation reptilienne qui gagne même les doigts des amoureux. Et ses couples en juxtaposition affairée tournant même le dos au spectateur ou en posture salace – ce pied travaillant l’entrejambe – tout en pianotant sur leur portable !

L’esprit a abandonné le corps. L’homme est le vecteur de la chute de sa civilisation et tente avec une molle indifférence de sauver à coups de masques en concombres et autres artifices cosmétiques sa carcasse défaillante – en attestent ces quantités de slips à sécher. Voisinent l’ancien et le moderne, le papier tue-mouches et les smartphones. Une course à l’abîme immobile…

Si ses peintures explosent de crudité, ses dessins rehaussés de lavis, de collage révèlent une minutie méticuleuse à restituer les détails – les titres des livres, leurs pages ouvertes ou ce rampant où chaque volige est couverte de citations – mais aussi à approfondir ses compositions avec des anecdotes inattendues qui rappellent Mohlitz ou imposent en leitmotiv au fil des tableaux ces marqueurs de la chute : Guernica, les dollars, les nazis, la technologie… Le visiteur pourra passer de longs moments à scruter ce fourmillement baroque, à goûter ce travail de miniaturiste et le foisonnement des allusions.

La beauté chez Carrasquer ? C’est cette ivresse à creuser du trait la matière de ce monde en déliquescence où, comme le suggérait Ibsen (ou Desproges ?) : Les sauriens sont morts de leur gigantisme, les hommes mourront de leur indifférence

Entre légalité et létalité…

Le manège des frontières par l’ObsMigAM

#LIVRE [n° 1070, septembre]
sous la dir. de Pinar Selek & Daniela Trucco
aux éditions le passager clandestin, juillet 2020 (143 p.)

Menton-Vintimille est une frontière emblématique : une forte dimension touristique vantée par les cartes postales voire mondaine avec ses lieux de villégiature, un site symbolique aussi pour réclamer en 1953 l’abolition des frontières en préfiguration de l’Europe. Mais ce folklore glamour dissimule une constante : l’immigration. Celle des travailleurs Italiens pendant un siècle, celle des Juifs passant par l’Italie en 40, des Algériens dans les années 80, celle de la crise des réfugiés en 2015 et tant d’autres. Avec toujours le risque de laisser leur vie notamment dans le Pas de la Mort ou sous les roues d’un camion.

L’ouvrage documente surtout l’histoire récente avec l’ombre du délit de solidarité et, au-delà de Cédric Herrou, d’une société civile largement mobilisée qui s’impose dans la gestion du problème migrants entre l’État français et italien.

Cette lumière trop médiatique tend à repousser les voies de passage vers des secteurs plus périlleux au Nord. Vaste et difficile à contrôler, cette frontière s’inscrit fortement dans le territoire avec sa militarisation, mais reste une passoire selon les policiers Italiens : « Les contrôles à la frontière française sont complètement inutiles. […] Ils créent seulement des problèmes inutiles. Les gens qui veulent traverser, ils traversent quand même. » (p. 42). Aussi les associations jonglent entre soutiens concrets et personnalisés, plus discrets (hébergement, nourriture, santé, assistance juridique), et la publicité nécessaire quand elles font remonter dans la presse et auprès des procureurs les nombreuses violations, souvent graves, du droit (français et/ou international) par les forces de l’ordre. Ainsi grâce à l’enquête d’un collectif d’avocats et de six associations le droit des Mineurs Non Accompagnés (MNA) est mieux respecté depuis 2018.

Une fois cette frontière très matérielle franchie s’en dressent d’autres, immatérielles, aussi insidieuses que brutales, celles des laborieuses démarches d’enregistrement pour obtenir le statut de réfugié.

Cette présence têtue de corps que l’on voudrait invisibles surtout sur ces sites enchanteurs compromet la transhumance touristique et consumériste, mais aussi celle d’une main-d’œuvre bon marché, « complicité fonctionnelle » (p. 51) entre l’État et les employeurs des Alpes-Maritimes, pour occuper des emplois fragiles et saisonniers (tourisme, bâtiment). Une superposition du légal et de l’illégal…
En devenant ici visibles, ces personnes illégalisées clament la résurgence des frontières intra-européennes qui, dressées contre d’indésirables mobilités, incarnent notre inhospitalité politique…

5 G comme Géhenne ?

5G, mon amour de Nicolas Bérard

#LIVRE [n° 1070, septembre]
aux éditions le passager clandestin, mars 2020 (244 p.)

Le récit est clair, bien documenté notamment sur les enjeux, accessible sur les éléments scientifiques (annexe avec références) et relève même par moments du thriller (chapitres consacrés au lobbying). Le ton est familier (tutoiement du lecteur, périphrases telle : Tu m’étonnes !) et si Nicolas Bérard met dans sa poche le lecteur convaincu de la nocivité de la 5G, ce choix pourra indisposer le technophile ou celui qui cherche à se faire une opinion. Un exposé un rien plus clinique aurait été autrement glaçant, car le passif est lourd.

Une norme surréaliste (focalisée sur l’effet thermique, 41 V/m au 12/07/1999) comme si la limitation sur nos routes était de 800 km/h… Aussi les constructeurs comme les opérateurs ont beau jeu de claironner que leur matériel est dans les clous. Depuis ils se mobilisent avec succès pour qu’elle ne soit pas rabaissée pour intégrer l’effet électromagnétique malgré les études alarmistes (cancérogène probable pour l’homme, p. 180 : conclusions de l’institut Ramazzini, du NTP, du Circ…). Seule avancée : en 2016, un Débit d’Absorption Spécifique et le kit mains libres sont imposés aux téléphones. Leurs moyens : des études biaisées (manufacture du doute) et un très intense lobbying depuis 1994 pour mener une surenchère technologique que les États s’empressent d’épauler. Pantouflage (récurrent en France), investissements ou cadeaux fiscaux, facilitage (interdiction aux maires d’opposer le principe de précaution à l’installation de relais depuis 2012), communication officielle vantant la non-nocivité. Les médias sont aux ordres, forcément : ils appartiennent aux opérateurs (Le Monde à Free, TF1 à Bouygues…). Le clou semble la nomination de Thierry Breton (ex Orange, Athos) comme commissaire européen à un poste hautement stratégique (à se demander si Sylvie Goulard, d’évidence disqualifiée par ses ennuis judiciaires, n’était pas un leurre).

L’auteur rappelle les difficultés, notamment en France, pour financer la recherche indépendante qui documente la nocivité sur le vivant des ondes électromagnétiques particulièrement celles de la 5G.

Mais l’évidence et le bon sens emportent facilement les réticences tant les contrevérités abondent. Tout cet univers connecté — maisons et voitures autonomes, drones, cet arsenal de gadgets émergeant qui a vocation à se généraliser (mais peine pour l’instant à se faire une place : on est très clairement dans la création ex nihilo d’un nouveau marché) — sera extraordinairement énergivore : fabrication, puis fonctionnement de tous ces équipements, celui des relais pour l’échange et le traitement des informations en flux denses et continus… L’équivalent de la production d’un réacteur nucléaire et demi, juste pour la France ! (p. 174). En outre la technologie des ondes courtes nécessite une couverture du territoire bien plus dense avec un nombre d’antennes relais multiplié par deux, quatre, voire plus en ville, épaulées par un ballet de drones et de satellites !

Les promoteurs de cette tendance — la smart city de Rifkin — avancent derrière un philocapitalisme qui assure que la technologie résoudra tous les problèmes, de la faim dans le monde aux maladies sans oublier la crise climatique. Le revers de ce glamour high-tech est d’évidence une aggravation de la détresse humaine, sociale et sanitaire des innombrables petites mains — celles qui extraient les métaux rares, celles qui perdront leur emploi au profit des machines — et de tous ceux qui n’y auront pas accès, mais seront quand même immergés dans un épais brouillard électromagnétique.

En ces temps difficiles où la réponse à la pandémie a été plus disciplinaire que technologique, il semble indispensable de privilégier le principe de précaution et de garantir en amont la non-nocivité de ce qui est surtout une opportunité de dividendes attisés par le superfétatoire où l’individu sera livré en pâture à la technologie (jusqu’à un million d’objets connectés au km2, prévoit la Commission européenne, p. 174)…

Comment ne pas songer à Günther Anders et sa prémonitoire Obsolescence de l’homme (1956) : se pose la question brûlante de la transformation ou de la liquidation de l’homme par ses propres productions !

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Premiers retours confirmant le gouffre énergétique (voire ogre énergétique en puissance) qu’annonce le déploiement de la 5G…

Destination Fin du monde

de Robert Silverberg

#LIVRE [n° 1070, septembre]
aux éditions le passager clandestin, juin 2020 (41 p.)

Entre l’infernale fournaise australienne, l’assassinat de Soleimani (3/01) et un possible embrasement du Moyen-Orient, puis la pandémie avec ses morts, ses chômeurs, l’année 2020 est une belle occasion de (re)lire cette nouvelle écrite en 1971 par Robert Silverberg et rééditée dans la collection Dyschroniques. Un portrait de groupe, avec en arrière-plan une société en voie d’effondrement, où des couples bourgeois s’offrent les étourdissements à la mode pour briller lors des dîners entre amis. Le dernier en date, plutôt dispendieux : assister à la fin du monde grâce à un voyage dans le temps. Un premier couple raconte son expérience, très fier d’avoir essuyé les plâtres sauf que d’autres, arrivés entre-temps, se sont offert le même caprice… Silverberg, auteur très prolixe, s’intéresse surtout aux rivalités et aux jalousies de ce milieu privilégié et conclut sa nouvelle par un éclat de rire qui aurait pu intervenir plus tôt, plus tard. Un regret : qu’il ne mène pas sa proposition originale et intrigante au demeurant vers une perspective plus abyssale à laquelle invitait le sujet.
Avec une introduction de Silverberg (mars 2020), une annexe présentant l’auteur et le contexte d’écriture de sa nouvelle (la guerre du Vietnam).

L’enfer du paradis…

Lesbos, la honte de l’Europe de Jean Ziegler

#LIVRE [n° 1070, septembre]
aux Éditions du Seuil, janvier 2020 (144 p., 14 €)

En mission à Lesbos pour l’ONU en mai 2019, Jean Ziegler rapporte des faits têtus, impitoyables : d’un côté, le droit international et européen – revendication affichée de valeurs humanistes – et, en regard, la manière dont ces droits sont bafoués avec beaucoup de brutalité par les structures européennes en charge de la gestion des Réfugiés.

Dans sa chronique, il rappelle le détail des textes signés et les confronte à leur déni flagrant : ses propres constats sur le terrain et les témoignages (Réfugiés, ONG, journalistes, élus, HCR). Il reste lucide (nécessité de repérer d’éventuels terroristes) et n’oublie pas le conjoncturel : les militaires toujours très influents en Grèce qui jouent leur propre partition face à un gouvernement d’extrême gauche (SYRIZA) et les suspicions de corruption qui assèche les fonds avant leur arrivée sur le terrain (en Grèce comme en Turquie).

La force du livre est de poser clairement la Forteresse – l’espace Schengen – et la mise en œuvre de son confinement.
Le push-back : un premier rempart orchestré par Frontex qui affiche clairement la couleur : Notre tâche n’est pas de secourir les naufragés, mais d’assurer la sécurité des frontières. (p. 21) et applique une logique de guerre – provoquer des morts « accidentelles » (p. 22).
En second rideau, les hot spots chargés de gérer ce flux, eux aussi en violation du droit. Légalement, c’est au pays d’accueil d’en assurer le pilotage, sauf que c’est l’EASO (European Asylum Support Office) qui a pris la main et généralise des procédures qui durent des mois voire des années avec un objectif de toxicité : décourager les futurs candidats. Sans succès et l’afflux de mars 2020 le confirme.

L’auteur décrit le quotidien désastreux de ces naufragés (plus de 20 000 dont 35 % d’enfants soumis au même traitement en infraction avec le droit international) : une nourriture infecte et largement insuffisante, la promiscuité, la sanie et la précarité des camps « provisoires » autour de Moria. Une mort à petit feu programmée par l’Union Européenne qui génère une immense détresse psychologique et se solde par des automutilations voire des suicides sous le regard impuissant des ONG présentes sur place.
Bien sûr le commandant du camp fait ce qu’il peut, mais n’a guère de moyens… Comme cette Britannique qui initie à l’art pour rendre le désespoir supportable…

Le pouvoir de la honte agira-t-il comme l’auteur le suggère à la fin ?
L’espoir fait vivre.
Sauf les réfugiés débarqués à Lesbos !

P.-S. : 9 mois plus tard (mars 2020), la situation a encore empiré avec le retour de la droite au pouvoir à Athènes et le changement de politique d’Erdoğan dans la crise syrienne

Et la Honte de l’Europe s’expose, bien visible, dramatique : le camp de Moria dévasté par un incendie (septembre 2020)
À Thessalonique, un autre camp : Kordelia

Vacuité lyrique

Laurence Garnesson : résidence à Colmar

#RÉSIDENCE [n° 1070, septembre]
Colmar du 18 au 20 février 2020

Entretien, prises de vues & montage : Luc Maechel
avec Mitsuo Shiraishi, Alma et Rémy Bucciali
Nota : les musiques sont diégétiques (radio dans l’atelier…)

Chaque année, l’atelier de taille-douce des Éditions Bucciali invite sept à huit artistes en résidence de création.
En février, la parisienne Laurence Garnesson y a pris ses quartiers pour la 3e fois entourée de Mitsuo Shiraishi, Alma et Rémy Bucciali. Vingt-cinq monotypes sont sortis de presse.
Portrait avec ses mots…

Abstraite

Je suis abstraite depuis bientôt trente ans. Toute la conception se fait par jeu de masses, par jeu d’écriture, par sensibilité, par espace. Le travail va s’accrocher dans un premier temps à une perception sensible, parfois viscérale, dans un deuxième temps à une perception plus intellectuelle. J’ai du mal à distinguer l’abstraction de la figuration : tout le vocabulaire de l’une peut être appliqué à l’autre et inversement en termes de plasticité. Mais c’est vraiment la façon de concevoir les choses pour moi, par univers sensibles qui s’entrecroisent et s’entrechoquent.

Monotypes

Quand je travaille sur la plaque de zinc avec les outils de la gravure, je pose quelque chose sur une surface grise qui reflète la lumière et va ensuite être transféré sur du blanc. Ce transfert a quelque chose d’absolument magique et j’ai le trac à chaque fois. Il y a ce mystère et puis la qualité de la trace qu’on laisse, qui va apparaître. Des fois, la trace amène une réserve alors qu’on avait pensé qu’elle allait amener une matière…

La différence fondamentale, c’est la qualité de l’encre et la façon de percevoir ce qu’elle va donner sur cette plaque. En dessin et en peinture, chaque fois que je réinterviens, je rajoute quelque chose et c’est tout de suite lisible. Là je travaille les deux plaques en parallèle pour qu’elles viennent s’entremêler, se chevaucher. Mais une fois qu’elles sont tirées, elles ont lié un ensemble et ce qui était dessous est toujours visible par rapport à ce qui est dessus.

Travailler en inversion, nous excuse de ne pas être calé parfaitement et c’est souvent dans cette petite fragilité, ce petit « pas bien fait » que rentre ce que j’appelle l’infime humain, la vibration qui fait qu’on écoute beaucoup de petits murmures et ces petits murmures donnent une respiration à l’ensemble.

La prédominance du bleu…

En ce moment c’est ça ! C’est vrai qu’avec le monotype, je découvre le plaisir d’avoir une couleur dont la lumière vient d’elle-même, avec les transparences, les superpositions possibles… La lumière ne va pas dans le papier, mais vient du papier. C’est quelque chose de complètement différent et qui m’enthousiasme.

J’ai eu pendant très longtemps une période très coloriste. J’étais dans un effet séduisant de la couleur, c’est le piège… Réduire la gamme chromatique m’a conduite à regagner en rigueur de construction, de gestion de l‘espace. Au fur et à mesure, les couleurs réapparaissent soit par masse, là avec les bleus, soit avec des petites pointes, des petites choses fines avec le crayon : la perception du trait ne sera pas du tout la même par l’infime couleur, c’est une vraie recherche aussi sur le rayonnement qu’il y a sur le vide autour.

Outils & gestes

Une petite incise dans la surface va la mettre en lien avec la petite chose qui était en dessous. Le pinceau me permet de travailler des dilutions, d’avoir des passages humides en confrontation avec des passages plus secs et plus tendus : c’est la mise en place d’un vocabulaire graphique et d’intentions.

En fait c’est toujours des questions de point d’entrée. Quand on regarde, ce sont des questions de point d’entrée et quand on fait aussi. Cela permet d’avoir un fil qui étire quelque chose en deux trois monotypes. Après il y a un petit moment de déconcentration, les choses se recaptent et on va étirer autre chose. Ces liens qui se tissent entre monotypes, c’est quelque part une petite famille qui discute et puis une autre petite cellule familiale qui discute à côté.

L‘acceptation de la vacuité

L’art contemporain, c’est l’art en train de se faire.
Le temps fera son œuvre. Ce qui n’a pas lieu d’exister parce que la coquille est vide… Ce qui a lieu d’exister, parce que dans la coquille il y a quelque chose à germer, germera. La finalité n’existe pas, c’est le cheminement qui est intéressant, le parcours, ce que ça questionne, l’errance, le décalage, ce sont les pas de côté, c’est la vacuité. La vacuité, ce n’est pas uniquement moi face à un blanc, c’est aussi une fois que l’œuvre est accomplie, ce temps de lecture qui est aussi un temps d’acceptation de la vacuité, mais là pour la personne qui la regarde.

C’est peut-être ça la résolution de la page blanche : l’acceptation de la vacuité.

Dead Calm

#EXPOSITION [n° 1069, mars]
Edward Hopper – A fresh Look at Landscape à la Fondation Beyeler, Riehen (Bâle) du 26 janvier au 20 septembre 2020

Autopsie d’un désastre

Tchernobyl d’Igor Kostine

#LIVRE [n° 1069, mars]
aux éditions Les Arènes, janvier 2020 (240 p.)
première édition en 2006 pour le 20e anniversaire de la catastrophe sous le titre : Tchernobyl : confessions d’un reporter

On a peut-être cru que les robots, comme les chats, avaient sept vies… Descendus du toit, ils se sont évaporés, avec leurs bons regards et leurs rires. Quand les héros n’ont pas de noms, on les traite comme s’ils n’existaient pas. Et ils disparaissent. (p. 72)

Sauf dans le livre d’Igor Kostine. Ces bio-robots (les autres tombaient en panne à cause des radiations), ce sont les « liquidateurs » du réacteur n° 4, les « chats du toit » pour les plus exposés, essentiellement des militaires (environ 800 000) réquisitionnés contre cet ennemi invisible : la radioactivité. Seuls les sirènes, les cris des collègues ou les dosimètres rappelaient à l’ordre du temps : celui de la dose admissible de röntgens. Une invisibilité qui a permis de cacher pendant une journée l’ampleur de la catastrophe au Kremlin, un peu plus au reste du monde… Une culture du secret et un inadmissible amateurisme à ce niveau de risques : laxisme dès le chantier, personnel peu qualifié et incroyable impréparation en cas d’incident (insuffisance crasse des équipements de protections, évacuation tardive des deux villes irradiées, etc.).

Tout cela est intensément perceptible dans les mots et les images du photographe de l’agence Novosti.
Encore plus que la chute du mur de Berlin (et 3 ans avant, le 26/04/1986), Tchernobyl étale la matérialité têtue de l’effondrement de l’URSS et le noir et blanc des clichés en accentuent à la fois l’archaïsme et l’intemporalité !

La couleur s’invite plus tard, pour la gestion de l’après, le contrôle de la dissémination dans l’espace et le temps (24 000 ans pour le plutonium !) : la construction du sarcophage, les manifestations de protestation, le procès pour l’exemple, l’explosion de 1991. Et puis la Zone interdite avec ses vastes cimetières de matériel contaminé et ces habitants qui reviennent préférant cette sauvagerie empoisonnée aux cités-dortoirs. Des moments d’euphorie aussi : cette neige qui tient sur le sarcophage (décembre 1986) – preuve tangible que le sacrifice a porté ses fruits – ou ces floraisons ébouriffantes au printemps…

En creux, le livre scande ce rapport quasi addictif de l’auteur à la catastrophe malgré les risques. Comme si arpenter les ruines du désastre permettait de comprendre la folie de ses congénères…
Car même si l’Homme se rêve en démiurge, il reste un enfant tragiquement maladroit…

Un intéressant parallèle entre Tchernobyl & coronavirus d’Olivier Blond

Au révélateur du temps…

Richard Avedon – James Baldwin : Entretiens imaginaires de Kevin Keiss & Élise Vigier

#THÉÂTRE [n° 1069, mars]
représentation du 14 février à la Comédie de Colmar

1963, Richard Avedon a 50 ans et accueille James Baldwin pour une séance photos. Mais le photographe veut aller plus loin. Ainsi naîtra Nothing Personnal, un livre portant un regard sans concession sur l’Amérique : des textes de l’écrivain afro-américain en dialogue avec ses images.

Les deux comédiens se font à la fois narrateurs de cette aventure, de cette époque avec photos, musiques, et incarnent ces deux figures, se remémorent leur camaraderie au lycée DeWitt Clinton dans le Bronx : Baldwin qui se met à l’écriture pour « ne pas pactiser avec la médiocrité », Avedon qui « se cachait beaucoup, […] était toujours à l’aise dans les chambres noires ».
Une digression sur la photo qui fabrique « sa propre énigme » et les deux comédiens en viennent à se raconter, exhibant leurs propres clichés d’enfance : Marcial Di Fonzo Bo à Buenos Aires, Jean-Christophe Folly en Normandie et à Paris. À distance, le même « mépris colonial », l’ostracisme vis-à-vis des homosexuels…

La mise en scène d’Élise Vigier est économe : quelques livres, des photos, deux projecteurs déplacés à vue, une cantine où un portable pilote les projections, la lumière rythmant les scènes comme un clap. Si Folly, très décontracté, passe indistinctement de Baldwin à Jean-Christophe, Di Fonzo Bo prend plaisir à endosser le costume de dandy un brin maniaque du photographe, manipulant ses lunettes, méticuleux dans ses déplacements, attentif à l’énonciation des mots, devenant brusquement familier et enjoué en Marcial échangeant avec Jean-Christophe. À la fin, dans un émouvant clair-obscur, il raconte en Avedon sa bouleversante rencontre avec Jean Renoir déjà âgé et malade : « ce qui est important ce n’est pas ce qui se dit, mais les sentiments qui s’échangent ».

La tropicalisation du monde

Xavier Ricard Lanata

#LIVRE [n° 1069, mars]
chez puf, octobre 2019 (119 p., 12 €)

Le capitalisme est fondamentalement un ordre colonial qui instaure la subordination du politique à l’économique, l’évidement (voire l’évitement) de la démocratie et de la souveraineté populaire au nom de la stabilité macro-économique (p. 54).

L’auteur en décline la logique d’expansion indispensable à sa survie et la soumission qu’elle implique. Il en établit la chronologie avec la colonisation comme premier vecteur de prédation. Avec la globalisation, un retournement s’opère grâce à la dette qui crée une asymétrie à ajuster. Ajustement qui organise, en réalité, un transfert massif de la valeur ajoutée du travail vers le capital et convertit progressivement les sociétés opulentes du Nord industriel en décalques […] des sociétés paupérisées du Sud, où les inégalités de revenu et de patrimoine sont maximales (p. 39). D’où le terme de tropicalisation

Xavier Ricard Lanata ouvre quelques alternatives. Le perspectivisme (schématiquement une biosphère repensée, p. 77), les biens communs qu’expérimentent les ZAD et la démondialisation (p. 81-94). Mais il n’est guère optimiste : Sans doute est-il trop tard pour éviter l’effondrement. Il nous appartient cependant de semer, dans le désastre de notre tragédie collective, les graines de ressources morales dont les survivants de l’Anthropocène pourront peut-être tirer les principes d’une civilisation dont les formes spirituelles seraient plus élevées. (p. 113)

Le musée du repentir…

Parsifal de Richard Wagner

#OPÉRA [n° 1069, mars]
représentation du 29 janvier à l’Opéra National du Rhin, Strasbourg

Le Parsifal proposé par Amon Miyamoto dans une scénographie de Boris Kudlicka se déroule dans un musée. Deux cimaises parallèles divisent en trois sous-espaces un vaste plateau tournant qui assure à vue les changements de décor. Ces parois se calent à chaque fois de façon à clore le fond et renvoyer les voix vers la salle permettant aux chanteurs, pas forcément spécialistes de Wagner pour certains, de moduler leur émission sans jamais forcer la projection.

Pendant le prélude, un intérieur petit bourgeois et une dispute entre une femme et son fils posent une première couche œdipienne. Ce jeune ado (Justin Ronsin) en conflit avec sa mère, employée du musée (l’ouvrage s’achèvera sur leur réconciliation…), sera le double et l’acolyte de Parsifal. Un ajout peu convaincant, si ce n’est une résolution commode de l’affrontement avec Klingsor. Lors des rotations du dispositif, les personnages empruntent les portes, passages, couloir que ménagent les deux cloisons. Tours et détours fort éloignés du processionnel suggéré par la musique… Cette mécanique permet de remonter le temps, de l’art moderne jusqu’aux primitifs – crucifixions, dépositions – devant lesquelles se déroulent les scènes de la clairière (I,1 & III,1), toiles dont semble surgir, tel un Christ de Dürer, le Gurnemanz d’Ante Jerkunica. Sa voix granitique, précise, empathique ou impérieuse selon les moments, est d’une insolente facilité tout au long de l’ouvrage.
Si, dans son jeu, Thomas Blondelle appuie l’aspect « crétin » (on pense au Quasimodo d’Anthony Quinn), vocalement, il dessine un Parsifal clair, un brin métallique, d’une belle aisance (et manifestement peu incommodé par son refroidissement).
Deux prises de rôles convaincantes.

La cérémonie du Graal se tient dans une salle de thanatopraxie où Titurel trône en zombie (il en restera une momie malmenée au III). Le timbre somptueux et pénétrant de Konstantin Gorny dresse contre son fils une meute de « gueules cassées » : les chevaliers du Graal scandant leur brutale obstination avec une puissance impressionnante (les Chœurs et la Maîtrise de l’OnR renforcés par ceux de l’Opéra de Dijon).
Au détriment de l’Amfortas de Markus Marquardt ? S’il est émouvant au I, il a un passage à vide au III. Dommage.

En chef de la sécurité du musée – bottes et cuir noir –, adepte du droit de cuissage (mais châtré selon le livret…), le Klingsor de Simon Bailey est incisif et venimeux. Sa tranchante autorité complète un trio de basses de grande classe et parfaitement assorties. Les écrans de son QG permettent de pister Parsifal (vidéos de Bartek Macias) et les filles fleurs semblent arriver du carnaval de Rio par grappes dont les solistes se détachent peu. Une ambiance rose bonbon qui s’ouvre en miroir pour le retour de Kundry. Tendue et serpentine, rugueuse avec les chevaliers au I, Christianne Stotijn, débarrassée du cuir, se mue en créature de Klimt, enveloppante et charnelle avec son abondante chevelure rousse. Une sensualité contagieuse dont la présence au III, préserve une sérénité chambriste et un jeu adouci contrastant avec l’opiniâtreté véhémente des chevaliers (les rapports physiques sinon sont rudes, très « opéra »). Si sa voix n’a pas forcément l’envergure wagnérienne sur toute la tessiture, elle sait jouer de cette fragilité et construit un vrai et beau personnage pour cette prise de rôle : une Marie-Madeleine qui purge au fil des siècles la malédiction de son rire au pied de la Croix.
Les rôles secondaires complètent avantageusement ce plateau de belle tenue.

Si, au début, les tempi de Marko Letonja semblent retenus, c’est qu’il est plus attentif aux délicates irisations qu’au rugissement des cuivres qu’on aurait aimé plus mordants. Apparemment, l’énergie des affrontements du II ou ces moments élégiaques au III, certains évoquant le Waldweben de Siegfried, l’inspirent plus et il offre une lecture plutôt enlevée de la partition.

Scéniquement, la production brasse beaucoup (trop) de choses : symboles et références – des hominidés à l’astronomie (jolies animations), du médiéval à Kubrick – comme s’il fallait remplir à tout prix ces quatre heures de musique imposant une horizontalité anecdotique plutôt que l’élévation hypnotique de ce Festival sacré. Pas sûr que le béotien (ou non) retienne autre chose de sa soirée que l’enivrante lave liquide qu’est la musique de Wagner (dont la langue fabrique du son, pas du sens*).

*qu’il suffise de rappeler que Nietzsche, inconditionnel de la première heure, a pris ses distances avec le compositeur dont les livrets sont peu consolidés théâtralement et encore moins idéologiquement

A voté

Isaac Asimov

#LIVRE [n° 1068, février]
aux éditions le passager clandestin, février 2020

Dans sa collection Dyschroniques (21 titres à ce jour), LE PASSAGER CLANDESTIN réédite des textes d’anticipation visionnaires en résonance avec des enjeux contemporains.
Ainsi cette grosse nouvelle d’Isaac Asimov parue en 1955 où un supercalculateur arbitre la présidentielle américaine (de 2008) pour préserver la nation des erreurs de casting : on ne verrait plus se pousser vers le Congrès ou vers la Maison-Blanche des nullités au sourire stéréotypé s’appuyant sur une habile publicité (p. 12). Un sondage dont la machine réduit le panel à sa portion congrue : le brave Norman Muller qui infuse une infime part d’aléatoire au processus et en solde la caution démocratique. En creux, crise de la représentativité, logique de star-system et doute sur les compétences des élus.
Une postface pointe l’inspiration de l’auteur : George Gallup s’essaie aux sondages dès 1936 (faux une fois sur deux), le premier ordinateur commercial (utilisé notamment par Gallup) date de 1951 et l’année suivante, Eisenhower est le premier candidat à utiliser la publicité.
Le ver est dans le fruit démocratique. Par précaution, une technologie toute puissante en écarte l’humain. Au détriment de la démocratie…

Chaos debout

Piscine(s) de François Bégaudeau

#THÉÂTRE [n° 1068, février]
première du 21 janvier à la Comédie de Colmar

Un théâtre de guerre… Beyrouth ? Sarajevo ? Fusillades et musique de Clément Verceletto évoquant un chœur de Ligeti : une fin du monde stroboscopée. Au fond, dans la pénombre, ça bouge encore. En file, une danse macabre, mais on ne sait trop qui est vif, qui est mort.
La parousie qui glisse de l’église à la scène ?

Avec la lumière, se découvre une vaste piscine. Au centre du plateau : elle mange l’espace de jeu, déporte les déplacements en périphérie, accentuant la ronde macabre, focalisant aussi l’attention vers des déplacements secondaires ou de régie (entrer, sortir les accessoires).

Avec le jour, le champêtre camoufle la guerre. Pépiements enregistrés et gazon moquette : une nature en toc comme ces gens. Ils sont sept – avec les perruques, ils seront quelques-uns de plus ou les mêmes en plus vieux… Victimes ? Complices ? Acteurs du conflit qui fait rage au-dehors ? Ils n’en parlent guère, préfèrent les banalités/généralités (seraient bien en peine d’entrer dans le détail), parlent d’eux (leurs corps, leurs biens, leurs névroses). Guerre de mots. De mots creux. C’est voulu. Quelquefois des plaisanteries qui portent, ou pas. C’est voulu aussi. Par moments l’un s’emporte : des tempêtes de mots. Tellement qu’on en perd.
En tout cas, ils s’efforcent d’être cool. Ils disent le monde au lieu de le penser car penser, ce serait le penser autrement : attitude trop inconfortable pour ces « bourgeois cool » (notion que Bégaudeau développe depuis Histoire de ta bêtise paru en janvier 2019).

Paul apparaît très vite. Il ne quittera guère le plateau (belle performance de Jean-Baptiste Verquin). Il se déshabille au propre – en maillot de bain presque toute la pièce – et au figuré – il se raconte, s’étale plus que les autres. Décalé, boiteux, entre Caliban et Triboulet, il a de grandes envolées, ambitionne une profondeur (ou une hauteur) de vues. Il interroge aussi. Ça ne prend pas trop, de moins en moins à vrai dire. On le coupe. À la fin, on rhabille même ce corps trop ostensiblement offert.

Chacun la ramène avec un côté stand-up qui circule car il y a plusieurs registres d’énonciation. De l’incarné très classique ou plus distancié (Émilie Capliez en est la plus emblématique), cette complicité avec adresses au public et quelques sentences au micro qui installent une distance supplémentaire (Paul à l’occasion et surtout Frédérique Loliée qui joue sur le fil passant du in au off avec une belle densité bénéficiant aussi des bons mots les plus affûtés).

Au mitan la guerre stroboscopée du début resurgit. Moment festif – tous s’ébattent dans la piscine – et noir : la débâcle du Déluge avec une débauche de bouées kitch remplaçant planches et branches.
Puis l’assomption du rien reprend, plus tendue, car Paul diffracte… Les mots le cherchent, se rapprochent. Ni l’auteur, ni le metteur en scène Matthieu Cruciani ne s’autorisent ces silences qui pèsent et blessent, installent les non-dits, le hors-champ. C’est un combat de coqs qui finalement lâchent le coup/coût de grâce : on ne plaisante pas avec l’argent. L’argent : est-ce ces 22 % de bourgeoisie incompressible en chacun d’entre nous comme l’affirme Bégaudeau ?

Un spectacle de bourgeois cool : Il faut que tout change pour que rien ne change*… Ou pour citer Bégaudeau (de mémoire) : si on affichait notre insoumission, personne n’y croirait…

* cf. Giuseppe Tomasi di Lampedusa (Le Guépard, 1958)

Le vertige de la Chute

#EXPOSITION [n° 1067, janvier]
Hans Baldung Grien à Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle & Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame du 30 novembre 2019 au 8 mars 2020

Un périlleux chemin d’émancipation

Le petit chaperon rouge de Joël Pommerat

#THÉÂTRE [n° 1067, janvier]
représentation du 6 décembre à la Comédie de Colmar

Un conteur complice (Ludovic Molière) qui ne s’embarrasse pas de littérature, s’autorise un bon mot à l’occasion et la musique, le son (ceux des pas de maman !) imposent un rythme tendu au jeu, chorégraphient les déplacements de volatile de la mère et l’ennui de la fillette – qui n’est pas en rouge ! Un quotidien ritualisé jusqu’à l’étouffement à tel point qu’il ne reste que les trajectoires mécaniques d’un côté à l’autre du plateau, comme si l’affairement seul permettait de rester debout. Vivants ?
La fillette fait chou blanc quand elle offre du temps à sa maman surmenée et leur jeu, rare moment partagé, est de mettre en scène la monstruosité du monde du dehors…
Le contrecoup de cette agitation : l’ennui qui désespère la petite. Elle regarde au dehors, rêve d’atteindre ce monde entraperçu : un insecte incapable de franchir la vitre du quatrième mur.
Jusqu’à ce voyage chez sa grand-mère arraché de haute lutte. Cheminement sur le fil entre la lumière, le clair-obscur du feuillage et les ténèbres (très belle création lumière d’Éric Soyer) avec cette ombre maternelle qui l’accompagne un temps, à laquelle elle échappe finalement pour rencontrer dans la pénombre de la forêt le loup. Un éveil à la vie : pour la première fois, elle prend la parole et dialogue avec ce loup si amical, seule figure masculine de son univers. Plus tard, dans l’intimité de la maison de grand-mère, l’animal sera très vite rude, impatient, autoritaire…

Le conte est connu. La dévoration et la fin mentionnée pour la forme intéressent peu Pommerat. Son talent, c’est de capter et sublimer les gestes simples, quotidiens et, par-delà leur évidence, de les élever à une dimension sacrale.
Ainsi le récit circule entre les comédiennes aux incarnations interchangeables. Murielle Martinelli joue la fillette et la grand-mère, Isabelle Rivoal la mère et le loup. À la fin, le chaperon revient en femme – le corps de la mère – et en rouge. Couleur provocante pour séduire et pouvoir procréer une fillette ? Elle embrasse sa mère vieillie comme le faisait sa propre mère : une inextinguible foi dans l’illusion d’une danse de vie en lieu et place d’une danse macabre (le conte est mentionné dès le XIVe siècle).
Et avec la couleur du sang, le cycle peut recommencer… Perpétuellement !
Comme les spectacles de Pommerat qui nous hantent longtemps…

Désobéir

de Julie Berès, Kevin Keiss et Alice Zeniter

#THÉÂTRE [n° 1067, janvier]
représentation du 28 novembre à la Comédie de Colmar

Quatre jeunes femmes, un plateau nu, des baffles qui cracheront leur musique – très rythmée forcément. Le fond noir est tagué d’emblée installant l’environnement : la banlieue. À l’occasion, y défileront les images captées par le portable d’une des comédiennes. Entame volontairement statique : Nour, jeune musulmane voilée, confesse sa conversion à l’islam entre révolte, mysticisme et sentiment amoureux installant/déconstruisant un premier cliché tenace. Elle se lève, décolle la moquette grise dévoilant un plateau de cirque où elle ôte son hijab pour entrer dans le théâtre. Charmine, Iranienne, danseuse de Hip-Hop, s’y invite, bientôt rejointe par Séphora, Camerounaise, dont la débordante énergie rameute toute la troupe. Leur diversité chorale clame la révolte contre le carcan de la tradition (patriarcale), des clichés, de la famille, de l’exclusion, de la pauvreté… Toujours la désobéissance s’impose pour avancer, scandée par leur parole iconoclaste, provocante et ridiculisant autant le machisme que les discours néocoloniaux. Un spectacle qui porte une résilience enthousiaste et ouverte vers l’avenir, car, sans doute, comme le proclame Charmine : « je crois que tout le courage est du côté des femmes ».

Coline Dutilleul, mezzo intense et raffinée

Folk Songs

#MUSIQUE [n° 1067, janvier]
concert du 27 novembre à la salle Bastide, OPS avec l’OnR

Les Midis de l’Orchestre : format court, horaire dilettante, un peu de pédagogie et mise en avant des pupitres de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Ce 27 novembre, le beau mezzo de Coline Dutilleul se joint aux sept instrumentistes pour un programme inspiré de chansons populaires, mais de haute tenue.

Après deux courtes pièces instrumentales (Bério, Stravinski), la chanteuse s’installe en patronne attentive et complice. L’ensemble chambriste permet l’épure et la broderie des timbres, friction ou fusion. Avec la proximité du public, elle s’autorise des sons filés proches de l’imperceptible, mais sait, par moments, faire vibrer tout l’espace de la salle Bastide. Toujours avec précision et délicatesse.

Chez Stravinski, le dodécaphonisme est un outil, il l’expérimente avec ces Trois Chants de Shakespeare (1953). Le timbre incandescent de la cantatrice adoucit le traitement distancié de l’anglais et une certaine aridité d’écriture : les rugueux glissements de l’alto (Anne-Sophie Pascal) ponctués des staccati de la flûte (Sandrine Poncet-Retaillaud) et de la clarinette (Stéphanie Corre). Le coucou de la dernière pièce les mène vers des sonorités plus enjouées.
Avec les Scottish Folksongs de Haydn, son lyrisme s’épanouit. La mélancolie de son entame a cappella d’O, let me in s’approfondit quand le violoncelle (Marie Viard) la rejoint. De l’ostinato de The sogger Laddie, elle tire des sonorités contemporaines avant la seconde partie consacrée aux Folk songs de Luciano Bério composés pour Cathy Berbérian en 1964.
Dans Black is the colour, la voix oppose ses aigus filés et son grave soyeux à la grinçante brûlure de l’alto. Son velouté dialogue avec le pépiement perplexe des bois de I wonder as I wander et c’est avec une vibrante émotion qu’elle déploie le beau nocturne Loosin yelav qu’irise le toucher de harpe (Pierre-Michel Vigneau). Le soleil méditerranéen s’invite avec Motettu de tristura où ses accents quasi véristes s’opposent au pointillisme du piccolo. Dans la ritournelle Lo fïolaire, le violoncelle évoque le doux archaïsme de la viole de gambe avant un Azerbaijan love song au parfum jazzy : un finale endiablé repris en bis (Stephan Fougeroux et Denis Riedinger aux percussions).

Un feu d’artifice musical joyeusement partagé !


#envie d’en parler, d’écrire…