hors sol

Elle remonta le parvis de la Défense en boitillant, croisant ces grappes de cravatés aimantés sous les auvents avec un café ou un clope. Pathétiques marionnettes d’une civilisation hors sol, divorcée de sa terre par le béton et le plastique. Avec le vent, le froissement des sacs poubelles occupait l’espace sonore. Les buildings dressés comme des pierres tombales brandissaient vers le ciel leurs gigantesques logos. Sous ces points d’ancrage, les droites scandaient des lignes épurées bien trop arrogantes. En s’affranchissant de la correction perspective, elles produisaient un alignement si rigoureusement orthogonal que l’œil ne percevait que faux aplombs, équilibre instable, façades déjetées. Une autoritaire scénographie marketing menacée par la chute.

Son chef s’était absenté pour lui chercher un café. Avant de quitter la pièce, il lui avait lancé un clin d’œil. Indiquant le smartphone dernier cri qu’il lui avait remis.

– Je vous laisse découvrir l’engin.

Elle eut tout le loisir d’examiner la pièce. Au mur une reproduction d’un monochrome bleu estampillé « Centre Georges-Pompidou ». L’impression « heavy » de la légende en informait le spectateur forcément inculte et posait le rayonnement du musée qui hébergeait l’original. La signature qui aurait souillé la perfection de ce bleu totalement uniforme n’y figurait pas : la notoriété de l’artiste lui permettait de s’en dispenser. La pièce tout aussi spartiate se reflétait parfaitement sur le verre et ce bleu acier facilitait l’effet miroir. Le décorum n’existait que pour s’arroger le signe d’un statut culturel et clarifier sans discussion la position sociale.

Un unique objet sur la dalle de verre du bureau : un ordinateur portable. À partir de janvier, elle passerait ses journées à s’user les yeux sur un écran. Elle se rappela cette phrase de son père. Les écrans dessèchent les larmes avant qu’elles ne puissent couler.

Elle se leva, s’avança jusqu’à la baie. La façade en face était constituée de grands panneaux réfléchissants qui renvoyaient l’image déformée du vis-à-vis. Les rectilignes rigoureux apparaissaient courbes, tordus, bancals. Les surfaces irisées comme corrodées de l’intérieur par la chaleur des ordinateurs, des serveurs, du réseautage. Dans ce gigantesque environnement high-tech, le monde semblait flou, la transparence au service de l’opacité. Elle s’approcha de la vitre jusqu’à toucher le verre du front. Pas moyen de s’approcher plus pour évaluer la distance jusqu’au parvis. Est-ce qu’à cette hauteur, à surplomber le monde elle serait utile à ses semblables ? Certes elle aimait cette gymnastique sophistiquée de l’esprit à élaborer, à manipuler des algorithmes. Ces énormes haveuses logicielles qui extrayaient l’argent du moindre recoin de la planète. Mais tout ça ne fonctionnait-il pas comme une fontaine en circuit fermé où une pompe faisait toujours tourner la même eau ? Un type avait juste découvert que si on accélérait la pompe, ça moussait. En amplifiant le tempo, on avait l’illusion de brasser plus de pognon. Mais ce n’était que du vent.

Elle avait son nouveau téléphone en main. Le tripotait comme des boules de Qi Gong, goûtait la matière qui se faisait doucement à la température de sa paume. Elle eut l’impulsion d’ouvrir la fenêtre, de laisser tomber son appareil tout neuf, d’observer la longue chute et le feu d’artifice final de l’appareil qui explose sur le béton. Deux cent mille brevets éparpillés sur la dalle ! Une abyssale fragilité. Mais il n’y avait pas de fenêtre. Les employés étaient enfermés, coupés du monde derrière leur paroi vitrée. Comme des poissons d’agréments dans leur aquarium. Il se murmurait que c’était pour éviter les suicides…

un autre extrait ?


#envie d’en parler, d’écrire…