phalos

En bordure du campement, un vieillard était debout. Calée sous son épaule, une longue canne entourée de tissu. Comme l’étai d’un épouvantail battu par le vent. Elle soulignait la tension de son corps maigre et déhanché pour rester ancré au sol et s’opposer à l’avancement du désert que son regard ne quittait pas. Son boubou écru, net et soigné, agité par la brise, attestait son combat. Une allure de statue éternelle. Noble, impressionnante. Il ne tourna même pas la tête aux salutations de Sira.
Derrière lui, la bâche de la tente était largement relevée. Cette grande ouverture vers le paysage laissait voir sa petite famille. La coiffeuse baignait son fils. Il devait avoir quatre ou cinq ans.
– J’aimerais bien qu’il aille à l’école l’année prochaine.
Elle soupira comme si cette perspective était insurmontable.

La coiffeuse apporta un tabouret et le planta solidement dans le sable.
– Installe-toi. Mets-toi à l’aise.
Elle était à quelques mètres en dehors de la tente, face au soleil.
Sur sa droite, elle voyait le vieillard scruter l’infini. S’il tournait la tête, il pouvait la dévisager, engager la conservation. Mais cela ne semblait pas dans ses intentions. Sa fille commença à tracer des raies et l’interrogea sur son voyage. Elle énuméra les noms des villages dont elle se souvenait, dit son admiration pour la splendeur des paysages, son plaisir à les arpenter. Elle se tut quand elle constata que le grand-père la fixait. La fille suspendit son travail un instant.

La voix du vieillard s’éleva rocailleuse, usée par les fumées.

Pendant des siècles, nos peuples ont façonné cette montagne.

Il inspirait avec un peu de difficulté pour alimenter son souffle et proférer les mots avec autorité.

Avec nos troupeaux,
nous fumions les champs qu’ils cultivaient.
Un équilibre séculaire entre nos deux peuples.
Les nomades et les sédentaires.

Il se tut un instant comme s’il ravivait la scansion de l’antique remémoration. Sa silhouette prise dans les feux mordorés du couchant. Son ardent regard noir aiguisé par sa crinière et sa barbe blanches.

Dans les années trente,
les sédentaires ont construit ces petits barrages.
Les années sèches, la montagne se montrait plus avare.
Nos bêtes avaient soif !
Ce premier signe, nous ne l’avons pas écouté.

Il respira lourdement, inclina la tête, creusant le sol de son regard éperdu de tristesse.

Après votre guerre,
beaucoup ont cédé au miroir de la richesse.
De la richesse rapide, facile.
Rares ont été les élus.
Ce mirage a alimenté notre exode.
Nos pauvres partaient pour devenir plus pauvres encore.
Ici sans bien, là-bas sans bien et sans passé.
Ceux qui restaient ont vu que le désert mangeait les champs.
Que la richesse là-bas créait la pauvreté ici.

Aujourd’hui il ne reste plus qu’un mince filet de culture au pied de la falaise.

Il leva fugitivement la main en direction du désert.

La terre de mes ancêtres est morte.

Son index se dressa vers le plafond de leur abri.

Et mon peuple meurt sous le plastique !

Le bras s’effondra le long de son corps. Son doigt restait pointé vers le sol comme dans un spasme.

Ici c’est déjà trop tard.

Sa carcasse vibra convulsivement, puis retrouva la même pose sculpturale. Silhouette desséchée par l’immobilité. À la texture tannée par le soleil, les vents de sable. Son regard résigné fixait ces forêts de cornes qui obstruaient l’horizon. Dans son souvenir…
Ses derniers mots sortirent comme un cri de son corps.

Ces troupeaux, personne ne pouvait les traverser.
Les paysans se terraient sur leur falaise.
C’est pour ça que nous ne nous sommes guère mélangés.
Nous avions le pouvoir sur les bêtes,
ils avaient le pouvoir sur l’eau.

Le vieillard la dévisageait. Il ne dit plus mot, mais son regard parlait.

La modernité a oublié le silence.

La silhouette de sa fille se découpait contre l’horizon. Les fumées s’étiolaient et révélaient le contour torturé de la falaise. Elle goûtait la qualité du silence. La respiration du vieil homme, le babillage du bambin, l’affairement des doigts dans ses cheveux, le chuintement du vent, le discret tintement du sable contre le plastique des bâches.

* phalos : lumière blanchâtre nocturne

un autre extrait ?


#envie d’en parler, d’écrire…