L’art : un produit d’appel

Gustav Klimt
L’Atelier des Lumières
Paris 11edu 13 avril 2018 au 6 janvier 2019

L’Atelier des Lumières est installé à quelques pas du Père Lachaise dans l’ancienne fonderie du Chemin-Vert créée en 1835 par les frères Plichon (fermée en 1929). Un espace nu avec plus de 10 mètres de hauteur sous plafond dont quelques éléments ont été préservés : une tour de séchage, des fours, un bassin de décantation. Quelques fûts métalliques meublent des espaces inutilisés assumant le caractère usine et techno.
Pour son exposition/spectacle inaugural en avril 2018, Culturespace s’empare de Klimt et de la Sécession viennoise. Un artiste à la fois décoratif, glamour, un zeste sulfureux (Egon Schiele est un renfort précieux sur ce point à un moment) et suffisamment familier du grand public tout au moins par certaines images (Le Baiser, 1908-09).

Le visiteur ne verra aucune œuvre originale

Un programme long de trente minutes : Klimt et Schiele, un court de dix-sept minutes : Friedensreich Hundertwasser, artiste influencé par la Sécession. Ils sont présentés en boucle avec une minute de battement. Pas de voix off, le nom de l’artiste quelquefois, un court générique à la fin. Dans cette halle, murs et sols servent de surfaces de projection (3 000 m2) comme pour les mappings dont s’habillent certains monuments, mais sans les contraintes liées à la morphologie des édifices. Une grande liberté pour un spectacle total avec beaucoup d’informatique et de technologie – fort discrète au demeurant (140 vidéoprojecteurs).

Le spectateur peut se promener, rester debout, s’asseoir par terre ou sur la seule rangée de chaises au premier rang du balcon. Les vues circulent pour ceux qui ne bougent pas. Les plus jeunes adoreront courir après les animations mobiles qui se déplacent au sol. Deux sous-espaces offrent des surfaces de projection supplémentaires, internes comme externes, et assurent une proximité constante avec les images.
Les œuvres sont montrées spectaculairement agrandies (avec force gros plans), démultipliés et décontextualisés. La narration s’ancre dans une succession de thématiques puisées dans le travail des artistes (fleurs, femmes en vêtements d’apparat, nus, paysages urbains, arbres & forêts, etc.). Avec cette focalisation spéculaire et la magie de l’immersion, le public est convaincu de voir mieux, voire d’être au cœur de l’œuvre. Il a le sentiment que c’est plus vrai que le vrai. Bigger than life diraient les scénaristes américains.
La musique participe évidemment à l’immersion. Sans complexe, c’est plutôt Beethoven ou Puccini que le contemporain Schoenberg, un medley consensuel bien travaillé. Le règne de l’émotion esthétique où tout s’enchaîne harmonieusement pour les yeux, les oreilles avec des ruptures, des dynamiques, des moments élégiaques, des bascules d’ambiance. Ces jeux, confrontations, superpositions sont très agréables à voir, presque pyrotechniques avec le surgissement itératif de détails, de bouts d’œuvres. Les applaudissements ponctuent régulièrement les séquences c’est-à-dire les attractions.

C’est la fée informatique qui revisite le feu d’artifice.

Il ne s’agit pas de faire comprendre le peintre, son art, sa technique, ses influences, son imaginaire, ses rapports avec la société de l’époque, mais de restituer spectaculairement des images (qui se trouvent être de Klimt). Une logique de foire du trône où l’immersion remplace la compréhension. Il y a bien entendu derrière une cloison au balcon un espace avec des cimaises explicatives (temps de lecture : 4 minutes).

L’espace, le plus envoûtant peut-être, est l’ancienne tour de séchage parée désormais de miroirs sur lesquels les images se diffractent. Une expérience différente, presque autonome comme ces labyrinthes présents dans certaines églises.
La proposition artistique la plus intéressante est visible dans le petit (par rapport à la halle) studio qui fait aussi office de bar : Colours X Colours des artistes lyonnais Thomas Blanchard et Oilhack (24 minutes), une création dans ce domaine polymorphe intégrant algorithmes, intelligence artificielle, vidéo, réalité virtuelle, 3D… Mais, tyrannie du carpe diem (la Happycratie dénoncée par Eva Illouz), ce programme devient l’animation immersive du moment bar : un art de compagnie.

Nouveau « musée », nouveau concept

Un nouveau concept particulièrement intéressant en termes de productivité.

Avec une réduction des coûts.
Plus de lourdes négociations pour disposer des originaux en concurrence avec les autres musées de la planète, ni de dispendieuses assurances. Plus de gardiens, ni de système de sécurité pour protéger les toiles des vandales et des voleurs. Le personnel s’occupe de vendre les billets et d’assurer la sécurité du public. Une fois le spectacle lancé, tout est automatique, un régisseur en cas de panne ou de bug.

Un amortissement garanti.
Le concept ne pâtit pas de la loi de Baumol[1]. Et comme nous sommes à l’époque de la reproductibilité technique de l’œuvre d’art, le travail peut être revendu dans le monde entier (bénéficiant au passage du versement de royalties). Les programmes pourront être inclus dans des tournées, diffusés sur plusieurs sites construits sur le même modèle et sans frais de traduction. À terme il y aura peut-être une version d’appartement vendue dans la boutique où on trouve déjà quantité de produits dérivés : monographies, gadgets estampillés Klimt et consorts à l’image des musées traditionnels.

Positionné sur un créneau porteur : la vulgarisation.
L’expérience s’installe dans un segment de l’offre culturelle, celle des « grandes expositions » temporaires comme celles du Grand Palais et saura récupérer à son profit le public populaire qui échappera aux contraintes liées à ces événements. Les longues files d’attente imposées par la sécurité des originaux et l’engorgement des espaces forcément réduits pour y accéder, cette frustration du béotien qui quitte le musée avec l’impression d’être passé à côté de quelque chose (oui, l’art demande un effort). Ici tout devient facile, immédiat, direct et si l’accompagnement est quasi inexistant (en termes de connaissance), le public en prend plein les yeux, les oreilles. Il se distrait avec l’art à défaut de se cultiver.

L’enjeu pour Culturespaces était, semble-t-il, de rester dans l’univers muséal (le groupe, premier opérateur muséal privé français, gère le musée Jacquemart-André, Maillol, la Cité de l’Automobile à Mulhouse et d’autres, mais aussi les Carrières de Lumières aux Baux-de-Provence où les techniques utilisées ici ont pu être rodées). L’opération comm’ est parfaitement réussie puisque Connaissances des Arts et Beaux-Arts magazine lui ont chacun consacré un hors-série.
Le succès public semble au rendez-vous : pré-achat des billets nécessaire en week-end. Une façon aussi d’assurer la qualité de l’expérience en réduisant les files d’attente (l’entrée dans la salle se fait par deux doubles portes battantes comme au cinéma).

Le président de Culturespaces, Bruno Monnier affirme fièrement qu’ « Ici, il n’y a pas de plafond de verre ». Vraiment ? Comme dans les blockbusters hollywoodiens, il est habilement dissimulé par ce qui a remplacé l’art : la technologie.

 

Événement produit par Culturespaces et réalisé par Gianfranco Iannuzzi, Renato Gatto et Massimiliano Siccardi, avec la collaboration musicale de Luca Longobardi
Du 13 avril 2018 au 6 janvier 2019 / tous les jours à partir de 10h, fermeture à 18h, 22h (ven & sam) ou 19h (dim) / Plein tarif : 14,50 €, réductions habituelles (billetterie exclusivement en ligne pour le week-end)
L’Atelier des Lumières
38 rue Saint Maur 75 011 Paris / tél : 01 80 98 46 00

photo © Culturespaces / E. Spiller
[1] Pour les biens culturels, à chaque restitution, il a des frais incompressibles (comédiens, musiciens, etc.) qui s’ajoutent à l’investissement initial contrairement à l’industrie où il est divisé par le nombre de produits vendus.
article wikipedia

#envie d’en parler, d’écrire…