Fantaisie orthogonale

PIERRE MUCKENSTURM
plus ou moins
deux virgule deux degrés
de fantaisie orthogonale

L’artiste alsacien Pierre Muckensturm a été invité par l’Espace d’Art Contemporain André Malraux à Colmar pour une exposition monographique et a conçu pour l’occasion un portfolio de douze estampes.
En raison du confinement, l’ouverture, programmée le 7 novembre 2020, est repoussée à début mars 2021 ?
Une vidéo de l’accrochage est visible ci-dessous et celle de l’impression des typographies sur une presse Heidelberg à Gérardmer un peu plus bas.

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Flottement spectral

Le monde a perdu ses chemins.
Günther Anders (L’obsolescence de l’homme, 1956)

Le vernissage était prévu le vendredi 6 novembre à partir de 18 h 30.
Les invitations étaient imprimées.
Elles sont restées à quai sur le présentoir de l’accueil.

Pierre préparait cette monographie thématique depuis un an. Les œuvres étaient prêtes et leur transfert programmé.
Le jeudi 29 octobre, lui, Fabrice, Tim les ont déménagées des hauteurs vosgiennes vers le white cube de l’Espace d’Art Contemporain André Malraux à Colmar.
Le soir même à minuit, le confinement a abattu sa chape de plomb sur le pays pour la deuxième fois.
Avec brutalité : à peine vingt-quatre heures après l’annonce.
Avec indécence : le détail des mesures n’est livré qu’une poignée d’heures avant le lock-out comme si l’état d’exception était déjà une routine !
Avec désinvolture : dix jours auparavant, un ministre incitait encore à réserver pour les vacances de la Toussaint !
Avec condescendance : la maréchaussée serait tolérante envers les retours précipités…
Un « Absurdistan autoritaire » selon l’hebdomadaire allemand Die Zeit (12/11)… Un processus « monarchique » « désastreux » (Frankfurter Allgemeine Zeitung) qui « infantilise les Français » (Süddeutsche Zeitung).

Au quotidien le désarroi est palpable.
Chaque soir depuis le printemps, les morbides statistiques qui accaparent les corps morts avec une obscène indignité et le fourre-tout chaotique des déclarations prophétisent notre imminente contamination.
Lors du dernier jeudi de liberté, une effervescence en suspension hantait les rues avec un sentiment d’urgence désabusé : prendre les dernières dispositions avant de se barricader.

Dans ces conditions… accrocher quand même ?

La proximité de l’artiste permettait de transférer les œuvres sans contraintes, de les accrocher selon le planning prévu, possiblement d’organiser le workshop avec la classe préparatoire de l’école d’arts plastiques.
Et surtout de tenir l’exposition et le lieu prêts à ouvrir dès que le séquestre serait levé !

Un accrochage en apesanteur, en marge d’un monde qui tâtonne dans le doute

Partant de l’entasis, Pierre extrapole la rigueur d’une règle mathématique qui, sortie de son contexte (la correction de la perspective des temples grecs), échoue à ordonnancer. Une règle obtuse qui s’acharne à dresser le monde à sa main et n’y parvient jamais…
Une illusion ludique et généreuse chez Pierre.
Une troublante métaphore de cette époque malsaine.
Si toute réponse est illusion, imposée à tous, l’illusion devient totalitaire…

Mais une exposition est aussi une création.
Dans le white cube, le noir et blanc des travaux, l’alternance des lignes et des aplats se conjuguent avec le blanc des murs, le noir des structures, l’articulation de l’espace, et organisent une chorégraphie du regard entre les cimaises tout en légèreté du rez-de-chaussée avec celles plus denses de la mezzanine. Ce dialogue des œuvres entre elles renforce la logique sérielle du travail de l’artiste et élargit sa réflexion.
Sa proposition métamorphose le black and white des pièces et du lieu en espace total habité par la vibration sonore de la bande-son de [DE GUINGUOIS]. Une vidéo diffusée par un vieux smartphone négligemment posé – comme oublié – sur un cube noir flottant sur le céladon du sol.
Ainsi le white cube devient un espace de méditation d’une aérienne noblesse.

Un lieu désormais désert livré à une irréelle éternité.

Le dernier jour, quelques regards amicaux et avertis se sont invités, ont partagé leurs impressions, leur émotion.
S’esquissaient des suggestions de visites confinées – à cinq, car avec Pierre cela ferait six. D’ailleurs pourquoi six ? Et pas cinq ou sept ? Qui sont des nombres premiers : le jeu mathématique serait légitime, surtout ici.
L’absence de fantaisie n’est-elle pas le piédestal de l’échec ?
S’élaboraient des scénarios prospectifs aussi. Des survivants, des archéologues viendraient dans trois mois, trois ans, trois siècles… Comme dans un tombeau égyptien dont le temps serait la momie.
Ce temps hors du temps, en attente du temps d’après…
D’après quand ? D’après quoi ?

« Notre normalité est une histoire de fantômes… »

De la légèreté de Satie évoquée avec Pierre, nous glissons vers ces mots de Günther Anders et ses sombres prophéties : cette obsolescence de l’Homme, cet Homme de demain à la remorque des machines. L’Homme d’après ?
Car instinctivement surgit la question : mettre l’exposition en ligne ?
Avec l’irruption des barrières, ce sésame de socialisation s’impose comme une évidence, car ceux qui le questionnent sont rares. Ainsi nos traînées photoniques circulent, transitent sur les serveurs (sont potentiellement archivables, peuvent devenir pièces à charge demain : Orwell surgit en reflet dans ce miroir digital). Et nos yeux, nos consciences sont définitivement voués à ces écrans poly fenestrés. Celle du travail en cours s’entoure d’autres fenêtres où s’agitent le boss, le collègue, la maman, la copine, etc. sans oublier le ministre avec son gesticulant interprète, ni celles des médias avec leurs tonitruants jingles qui installent impitoyablement La maladie de la mort* en axe cardinal de notre destin : le kaléidoscope de nos vies schizophrènes distribué par la fibre et régenté par les Gafam.

Avec le confinement, notre temps est pétrifié dans une gelée inerte où les heures n’ont plus trop de sens.
Avec le télé-quelque-chose, devrions-nous aussi anéantir l’espace, nous éparpiller définitivement ?

Les flocons de ce temps confiné ont déposé leur voile sédimentaire sur la Fantaisie.
Jusqu’à quand ?

*titre d’un texte de Marguerite Duras

Lire l’avant-papier dans l’Hebdoscope,
n° 1071, novembre-décembre 2020

Impression du portfolio

à Gérardmer, chez « En l’Encre Nous Croyons » sur un vélin BFK Rives par une Original Heildelberg, une presse typographique à platine de 1965 qui permet de laisser un léger foulage : l’empreinte laissée par la pression de la matrice (un « tampon » en polymère) sur le papier. Une machine impressionnante avec d’un côté la masse des rouleaux d’encrage, les pistons de la mécanique et de l’autre la légèreté de l’hélice qui virevolte pour présenter les carrés de papier.
Le portfolio créé à l’occasion de l’exposition comprend douze estampes (25 x 25 cm). La proposition a été élaborée avec l’imprimeur Christin Georgel. Formé à l’École supérieure d’art d’Épinal (ÉSAÉ), celui-ci a dirigé pendant plus de trois ans l’atelier de production de l’Imagerie d’Épinal et enseigne désormais à la Hear à Strasbourg.

Texte accompagnant le portfolio

Fantaisie orthogonale pourrait être un titre d’Erik Satie. Et il y a dans le travail de Pierre Muckensturm, le même humour pince-sans-rire que chez le compositeur de la Sonatine bureaucratique (1917) et de La Belle Excentrique (1920), le même goût de la parodie sous ses figures d’apparence ascétique.
Chez Satie, il y a la netteté du piano, chez Muckensturm, celle de la ligne noire.

Si l’approche semble économe, mettre en scène cet imperceptible glissement de l’Entasis bouscule l’orthonorme instinctive de nos espaces et au fond provoque et chamboule cette rationalité qui encadre autoritairement nos vies.

Cette économie est une exigence ludique et, si on prend le temps de s’y attarder, joyeuse !

L’Entasis, c’est appliquer une imperceptible courbure de 2,2° qui permet à ce qui n’est pas droit de paraître droit. Pour corriger la légère déformation créée par la perspective, les architectes de l’Antiquité grecque bombaient finement les colonnes de leurs temples pour que l’œil rationnel dresse le cerveau irrationnel à voir une perfection rectiligne absente. Ou au-delà de la perfection…

C’est ce jeu de la règle déréglée qui intéresse et que décline Pierre Muckensturm. Une recherche ludique, une compulsion maîtrisée se déployant en pratique sérielle. Elle génère ces chorégraphies d’équerres tournées, retournées, alignées, désalignées jouant de l’opposition contrastée du noir et du blanc… Les fruits incertains et fragiles de la rigueur mathématique détournée. Des carrés qui s’excusent de ne pas l’être…

Son geste plastique colonise le support, scande la fiction d’une articulation rigoureuse générant de l’instable, du traviole, du doute et finalement une débauche là où aurait dû s’afficher un garde-à-vous.

Une musique pour l’œil (et l’esprit). Une tension de sarabande comme celle d’une partita de Bach avec la même volonté d’épuiser un motif pour accéder à son épure.

Luc Maechel, automne 2020

Une exposition… c’est en réel !
La notice de salle sera lisible ici pour l’ouverture de l’exposition prévue en 2021