José de Guimarães

Erstein, Musée Würth du 18 juin 2019 au 15 mars 2020

Au début des années soixante-dix, José de Guimarães a créé un alphabet africain, cent trente-deux morphèmes (50 x 40 cm) acquis par Reinhold Würth. Il est exposé en intégralité à Erstein pour la première fois : comme la possibilité d’une cosmogonie qui dialogue avec de nombreuses pièces africaines issues de la collection personnelle de l’artiste portugais dressées en un autel monumental dans la même salle.

Un art vecteur de médiation

José de Guimarães qui fêtera ses quatre-vingts ans cette année, a « commencé à peindre au moment où fleurissait le pop art, qui est vraiment un art de la communication, qui utilise la publicité et veut faire passer un message[1] » Une leçon d’efficacité qu’il retiendra. Les éléments qui composent ses toiles sont le plus souvent clairement lisibles, c’est leur articulation portée par une puissante palette chromatique qui fait sens. Cette tension impose son univers et rend sa patte reconnaissable.

Sa rencontre avec l’Afrique en 1967 pour son service militaire sera déterminante. En Angola, alors colonie portugaise, il découvre l’art nègre ancré dans les traditions, le religieux et surtout sa puissante expression graphique qui supplée à l’absence d’écriture : communication entre les membres de la communauté, entre le monde visible et invisible, l’ici et l’au-delà, les vivants et les morts… Son alphabet africain naîtra de ces années, il le nourrira cependant d’une profondeur et d’une subtilité allant bien au-delà du geste des publicitaires. Fasciné par les rituels auxquels il assiste, il commence à collectionner les pièces d’art tribal et les confronte régulièrement dans son travail à l’art occidental (La Madonna, 2012-2013).

Ces morphèmes irrigueront ses œuvres, d’autres s’y adjoindront au fil des ans et des voyages, des rencontres avec les cultures non européennes : Mexique, Japon, Brésil, Chine… En toute modestie, il laisse au spectateur la liberté d’interpréter, de comprendre comme il l’entend ces cailloux de petit Poucet qu’il sème surtout dans ses séries, México (1996-97), Hong Kong (1997), La Madonna de Hans Holbein (2012-13), Ritual da serpente (2014)…

Cette netteté formelle s’accompagne d’une curiosité qui devient exigence dans la mise en œuvre (il fabrique lui-même son papier) et donne une vibration au matériau par le travail sur les coulures – comment ne pas penser aux « patines croûteuses » de la statuaire rituelle –, l’adjonction de sable, paillettes, verre, carreaux (azulejos) ou silhouettes découpées qui donnent à ses toiles une texture particulière et dont la proximité offre une seconde lecture.

Toujours curieux, il enrichit encore sa palette avec les néons, les LED… artefacts d’un monde irrigué de technologie. Ainsi la structure de Favela (2007), issue de son séjour au Brésil, est constituée de caisses servant à transporter ses œuvres. Il les arrange en niches où fétiches et figurines de super-héros entrent en dialogue, où le religieux côtoie le music-hall, les icônes politiques, des drapeaux… Sa façon de pointer la rencontre du marché et de traditions ancestrales. Et de suggérer le glissement vers un nouveau syncrétisme mythologique ?
D’ailleurs la rétrospective s’intitule José de Guimarães, de l’artiste à l’anthropologue. Il cite volontiers Lévi-Strauss, Lévy-Bruhl… et s’est inspiré des travaux d’Aby Warburg sur les Indiens Hopis pour sa série la Cérémonie du serpent déjà mentionnée.

La netteté de ses compositions génère au premier abord une distance, mais la vivacité des couleurs, l’inventivité et la singularité du traitement leur insufflent une présence et une indiscutable densité. Une façon de poser la sérénité indispensable au passage d’un monde à un autre ? C’est une grande toile, Bagdad (2003), inspirée par le scandale d’Abou Ghraib qui ouvre (et clôture) la visite, car un esprit de compréhension du monde anime l’artiste avec l’ambition d’y injecter du sens moral : Je cherche ce qui est encore vierge, pur1.


Musée Würth France Erstein
Z.I Ouest – rue Georges Besse
F-67150 ERSTEIN
De 10h à 17h sauf le lundi, le dimanche jusqu’à 18h
Entrée gratuite depuis le 2 janvier 2019
Catalogue en français et en allemand
La programmation musicale débute le 29 septembre

[1] entretien du 15 avril avec Claire Boisteau et Claire Hirner (cf. catalogue de l’exposition)

photo d’entête : Bagdad (2003, détail – Collection Würth, inv. 6595)


Parution papier :
Hebdoscope, n° 1063, septembre 2019

Parution papier :
Hebdoscopen° 1063, septembre 2019


#envie d’en parler, d’écrire…