Namibia

Erstein, Musée Würth du 28 septembre 2018 au 26 mai 2019

Depuis des décennies, Reinhold Würth a ses habitudes en Namibie, fasciné par « la puissance grandiose de ses paysages » et gourmand des belles rencontres qu’il peut y faire. Un attachement qu’il partage avec sa fille Marion (quelques photos de leurs bivouacs clôturent le parcours). Sa curiosité de collectionneur n’a pu que s’enthousiasmer pour ces créateurs qu’il soutient par des acquisitions : une partie des œuvres présentées est issue de sa collection.
La première exposition NAMIBIA. L’art d’une jeune GéNérATION s’est tenue en 2016 au Museum Würth à Künzelsau en Allemagne. Elle rassemble 150 œuvres d’une quarantaine d’artistes exposées jusqu’au 29 mai 2019 à Erstein.

NAMIBIA. L’art d’une jeune géNérATION

Cette ancienne colonie allemande est devenue protectorat sud-africain après la première guerre mondiale, elle a acquis son indépendance le 21 mars 1990 après un long processus entamé au début des années soixante-dix. Quatre ans après, la Namibie n’avait toujours pas d’école d’art digne de ce nom. C’est ainsi que se crée le Tulipamwe International Artists’ Workshop qui initie des échanges entre les artistes du pays, anciens et jeunes, noirs comme blancs. Des débuts à la fois tendus après les années d’apartheid et émouvants puisque la plupart ne s’étaient jamais rencontrés. Par la suite, l’atelier a permis de fédérer les énergies, de faire rayonner au niveau national voire international leurs créations et surtout de susciter une émulation avec des résidences et des échanges avec le reste du monde notamment l’Europe.

Dans ce contexte, les artistes sont souvent autodidactes et peinent à vivre de leur travail. Quelquefois ils préfèrent rester dans leurs villages et sont peu en connexion avec la culture artistique, encore moins avec le marché de l’art. Traditionnellement l’art namibien proposait une « vision romantique du paysage et de la faune » qui font la réputation du pays et se vendait aux touristes. Cette beauté demeure présente chez les photographes (Margaret Courtney-Clarke, Gisela Marnewecke, Othilia Mungoba, Nicola Brandt) même si c’est en contraste avec le sujet principal désormais sociétal. Certains anciens, le plus connu étant Paul Khiddo né en 1949, avaient déjà tourné le dos à cet art « d’ornement », mais le creuset de Tulipamwe a définitivement imposé d’autres thématiques : la réalité sociale, politique et économique de cette nation en construction. Une effervescence qui a libéré la créativité, stimulé et anobli l’utilisation de techniques « pauvres ». Celles classiques comme la linogravure (John Muafangejo, Alpheus Mvula, Peter Mwahalukange), le patchwork (Linda Eschbach) ou la terre cuite (Tafadzwa Mitchell Gatsi). Parmi les pratiques « nobles », la pierre reste facilement accessible et travaillée de façon classique (sculptures de Filemon Kapolo ou Martha Haufiku). La peinture suit un chemin plus singulier. Les grands formats sont fractionnés en une juxtaposition de plusieurs petits (Gisela Farrel ou Nicky Marais). Certains renoncent au châssis et des matériaux naturels ou recyclés s’invitent sur le support. Sable, végétaux, perles de rocailles multicolores (Saara Nekomba), mais aussi sachets plastiques (Fillipus Sheehama) qui modifient la texture de la toile. Ce n’est pas une posture, mais une affirmation forte : les townships sont représentés avec les matériaux qui les constituent, facilement disponibles, issus de la récupération et des emballages. Les artefacts du quotidien s’imposent comme ingrédients de la représentation et dessinent ainsi une archéologie de la société. Une façon de transformer une contrainte en atout et un vecteur de sens au-delà de l’académisme. Avec la prolifération des rebuts, c’est la modernité qui s’incarne, ils suggèrent un monde plus fragile et les difficultés pour la jeune république à trouver son destin.

Cette démarche explore aussi d’autres frontières : ces fragments métalliques rivetés sur le support (Ismael Shivute) ou reconstituant une quasi-maquette (John Kalunda) renvoient aussi bien aux jouets fabriqués par les enfants Africains avec des capsules, des cannettes, du fil de fer qu’à ces statuettes rituelles truffées de clous, de boulons, etc. qu’on peut admirer au musée du Quai Branly.

L’âme de l’Afrique n’est pas oubliée. Ses tensions animistes : des œuvres évoquant des totems (Ndasuunje (Papa) Shikongeni) ou la résurgence de l’irrationnel (Lukas Amakali). Les cicatrices de son passé colonial (Tuaovisiua Katuuo, Nicola Brandt). Les inégalités avec les bidonvilles restitués de façon réaliste (Elia Shiwoohamba) ou abstraite (Nicky Marais).

En Occident, les stars de Sotheby’s à la tête d’atelier employant de nombreuses petites mains (mais Rubens aussi avait le sien), préoccupés de visibilité, de rentabilité et dont les pièces s’achètent selon des logiques d’investisseur sont emblématiques d’une époque dominée par le performatif et les chiffres : le prix de vente vertigineux des œuvres. Une assomption du geste créatif vers les cotations.

À l’inverse, Namibia nous ramène à la main qui façonne très prosaïquement la matière vive.

C’est tout à l’honneur de la Fondation Würth de faire le choix généreux de l’ancré contre le hors-sol, d’affirmer qu’il n’y a pas un art central et un art périphérique. Simplement l’engagement et la sincérité du créateur.

Musée Würth France Erstein
Z.I Ouest – Rue Georges Besse
F-67150 ERSTEIN
De 10h à 17h sauf le lundi, le dimanche jusqu’à 18h
Entrée 18 € & 7 € (- de 12 ans)
Catalogue en allemand, anglais, livret de traduction française
Cycle de découverte de la Namibie (programmation culturelle, conférences & activités)

Parution papier :
Hebdoscope, n° 1055, novembre 2018

photo d’entête : Gisela Farrel, Belle Namibie (2014)

#envie d’en parler, d’écrire…