Murmos

En ce temps-là, le monde pouvait aller encore plus vite.
Vivre à Murmos suscitait une exaltante épiphanie des sens. Certes la matérialité des choses, leur profane eucharistie, ne vous envahissait pas comme une éblouissante révélation. Chacun devait se satisfaire de leurs chimères : se frotter effectivement au réel, à la vie, présentait plus que jamais des risques considérables.
Rester cloîtré dans son cocon de virtualité permettait cependant de vivre toutes les sensations imaginables sans aucun inconvénient, si ce n’était de fulgurantes montées d’adrénaline. Dans l’éther cybernétique les distances étaient abolies et beaucoup de plaisirs se passaient d’intermédiaire matériel accédant directement au cerveau. La frontière entre la sensation physique de l’odeur, du toucher – caresse ou coup –, de la vitesse et son infusion directe dans les centres nerveux frisait l’imperceptible. S’instiller un orgasme neuronal tout en faisant l’amour avec un partenaire en chair et en os était une gâterie fort goûtée par les couples. Les sondages et les statistiques l’attestaient à l’envie.
La bulle était devenue la norme. Aussi fragile, aussi transparente…
Mais à Murmos, le bonheur était à portée de téguments !
Et de carte de crédit. Car le futur était un luxe. Un luxe dispendieux !
Murmos sanctifiait le narcissisme de ses citoyens en attisant une enivrante frénésie consumériste et ordonnançait un univers étouffé de marchandises imaginaires qui anticipait leurs plus infimes désirs. Cette célébration de l’insignifiance tissait un réseau fractal d’accrétion discrètement étayé par une bureaucratie omniprésente.
Ainsi Murmos prenait en otage le corps de ses citadins. Pour mieux s’emparer de leurs esprits, de leurs âmes.
Car Murmos était interactive. Interactive comme l’enfer.


#envie d’en parler, d’écrire…