εphεmεride 2022

L’essentiel de mes articles parus en 202dans le mensuel culturel
Sur la page d’accueil, des informations actualisées sur les évènements chroniqués encore accessibles.
#livres : George Orwell & La vie ordinaire (S. Leménorel)
#cinéma : J’ai aimé vivre là (R. Sauder), En nous (R. Sauder)
#expositions : Fun Feminism (Kunstmuseum, Bâle), Simone Adou/Âme animale (Saint-Louis) Raymond E. Waydelich/Lydia Jacob Story (Espace Muséal Re-Naissance, Ferrette), Françoise Saur/La mémoire des murs (Centre socioculturel Agora, Cernay), Picasso – El Greco (Kunstmuseum, Bâle), Smith-Désidération (La Filature, Mulhouse), Sauveur Pascual (galerie Valérie Cardi, Mulhouse), Nos Îles (Fondation François Schneider, Watwiller), Marcelle Cahn, En quête d’espace (MAMCS, Strasbourg), Françoise Saur/Ce qu’il en reste, (Musée des Beaux-Arts, Mulhouse), Louise Bourgeois x Jenny Holzer (Kunstmuseum, Bâle), Maurice Mata (galerie Valérie Cardi, Mulhouse), Françoise Ferreux (Malraux, Colmar), Bestĭa (Musée Würth)
#théâtre : Hamlet & Hamlet-Machine (Shakespeare/H. Müller), La dernière nuit du monde (Gaudé/Murgia), L’homme qui tua Mouammar Kadhafi (Poulin, Superamas), La nuit juste avant les forêts (Koltès/Cruciani)

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irrévérence acidulée

Fun Feminism au Kunstmuseum Basel | Gegenwart

#EXPOSITION
Kunstmuseum Basel | Gegenwart du 24 septembre 2022 au 19 mars 2023
commissariat : Maja Wismer et Alice Wilke avec Senam Okudzeto et Claudia Müller
du mardi au dimanche de 10h à 18h (jusqu’à 20h le mercredi)

Puck Verkade, Plague (2019) / Muda Mathis, Sus Zwick, Fränzi Madörin (photo Gina Folly)

L’exposition propose une immersion dans l’univers féminin avec une quarantaine d’œuvres et autant d’artistes. Une bonne partie est issue des collections du musée – celles datant de la fin des années 1960 aux années 1990 – que complète une sélection de travaux plus récents. Comme l’intitulé le suggère, le regard et la scénographie se revendiquent ludiques et légers avec une constante : l’irrévérence. Pour la visite, il convient de prendre le temps : 80 % des pièces intègrent des vidéos.

La plus spectaculaire Ciao Bella (2001) de Tracey Rose qui occupe un côté du rez-de-chaussée (3 écrans), est une « sainte cène » avec la Cicciolina se trémoussant sur la table des agapes, mais les convives sont plutôt les accessoires mis en chorégraphie par des corps féminins délurés et incarnant ces rôles assignés de godiche, de pin-up, etc.

Beaucoup d’œuvres s’emparent des stéréotypes pour les dénoncer par l’exagération, la parodie : ménage, cuisine – frites géantes (Puck Verkade – Plague, 2019), batteurs de cuisine (Jana Heuler) – et bien sûr la mode et la sexualisation. Pour les travaux en volume, il y a une prépondérance du plastique aux tons vifs qui accentue la futilité des objets mis en scène, pas forcément utiles, forcément éphémères, dont la femme elle-même, objet du coup, qui se trouve réduite à un dérisoire – mais excitant – accessoire du patriarcat. Sont déclinés les images de pub, de télévision (celle de Berlusconi), les mannequins des vitrines, l’envahissement du quotidien par des ustensiles aux couleurs criardes avec un parfum de pop art prescrivant la tyrannie du festif.

Certaines pièces utilisent des techniques et des matériaux connotés féminins – confection (Katharina Kemmerling, Sylvie Fleury…), tapis (Polly Apfelbaum), céramique (Aline Stalder, Betty Woodman…) – et si les chaînes apparaissent gigantesques, fabriquées en carton elles semblent plutôt légères (Katrin Niedermeier).

Derrière cette exploitation de la femme, s’exposent la préemption consumériste généralisée sur les ressources et l’inanité de notre mode de vie. Des actrices et autres célébrités le relayent, le popularisent en posant pour les magazines mettant en scène le corps pipole aux côtés de leur mâle. Les hommes perpétuent le modèle par habitude, instinct de meute et l’affichent instrumentalisés par la presse : des corps avachis potentiellement alcoolisés sur des transats (Marianne Wex, Let’s Take Back Our Space. ‘Female’ and ‘Male’ Body Language as a Result of Patriarchal Structures).

Le militantisme est présent avec le collectif Guerrilla Girls ou Lily van der Stokker sans oublier la mise en écho de cette colonisation mentale avec le colonialisme (Fatimah Tuggar, Ellen Gallagher, Kawita Vatanajyankur…).
Mais après tout, pour la machinerie patriarcale, le militantisme, les expositions… ne sont-ils pas des artefacts parmi d’autres de la société du spectacle ? En dépit des injustices et des crises… The show must go on !

Vivian Sutter

À l’étage, Vivian Sutter s’approprie une salle et joue avec ses toiles suspendues inondées de lumière (très beau soleil le matin de la visite de presse) et habitées de gestes larges, colorés, enthousiastes. Avec cet accrochage affirmant la volonté de ne pas individualiser les pièces, elle propose une installation ductile qui insuffle à l’espace respiration et inspiration.
=> jusqu’au 1 octobre 2023.

généalogie sidérale

Simone Adou : Âme animale à Saint-Louis

#EXPOSITION
Hôtel de ville de Saint-Louis (68) du 23.09 au 6.11.2022
entrée libre du lun au ven de 9-12 h & 14-17 h (16h30 ven) / sam de 10-12 h
21 rue Théo Bachmann • tél : 03 89 69 52 00
en présence de l’artiste le dimanche 6/11 (13h30-16h30)

Autoportrait lunaire, 2020 (fusain, encres, pigments sur papier recyclé à bords frangés, 65x50cm)

Simone Adou avait déjà exposé à l’hôtel de ville de Saint-Louis en 2002. Après le confinement – très studieux –, une visite de son atelier à l’initiative de l’attaché culturel Stéphane Valdenaire a convaincu l’équipe municipale enthousiasmée par son travail de l’inviter à nouveau.
L’accès est gratuit aux heures d’ouverture de la mairie jusqu’au 6 novembre.

L’espace s’offre au visiteur avec les enveloppantes ellipses d’une chapelle baroque autour de la travée centrale où sept kakémonos – série Animale (2019-2020) – mènent vers l’Ancêtre fleuri (2015) qui, avec ses incrustations de feuilles d’or, se dresse dans le chœur tel un Pantocrator chamanique. L’artiste aime les séries, Âme animale en affiche trois : La famille des Ancêtres (œuvres d’inspiration chamanique de 2016), Les Diptyques (œuvres de confinement) et Les petits formats (œuvres de confinement et re-confinement). Les Bivouacs et surtout Passage, six pièces du printemps dernier, insufflent la chaleureuse respiration de leurs fonds cobalt et orangé à un ensemble assez souvent sombre (il y a l’anthracite du fusain, celui des pelages) qu’avivent cependant quelques discrètes ponctuations colorées.

L’artiste travaille presque exclusivement sur papier recyclé à bords frangés. Passage est emblématique de sa pratique : sur un fond d’encre et d’acrylique appliqué au rouleau ou avec un gros pinceau favorisant des surfaces lacunaires aux limites indécises et aléatoires, elle dessine ses créatures au pastel, au fusain, à la craie. Des outils dont la pulvérulence installe l’éphémère, le fragile mais lui permettent aussi cette précision immatérielle qui devient troublante quand elle joue de la paréidolie : le mufle des bœufs musqués devenant un visage. Naissent au fil de la réalisation ces créatures polymorphes, multiples, timidement hybridées ou ostensiblement recomposées (Cerfglier ou Tyrannosauradou). Elles sont souvent tapies, comme au bord du monde, apeurées derrière ces délicates efflorescences et déjà contaminées par cette végétation gracile qui, chassée des territoires bétonnés et goudronnés, s’approprie les marges, les interstices épargnés (provisoirement) par l’anthropocène. Ces racines astrales sont omniprésentes dans les figures des ancêtres et en accentuent l’envoûtante majesté.

Dans les kakémonos, elle joue sur l’équilibre précaire de bêtes massives aux pauses improbables – bœufs musqués, rhinocÉros… La matière picturale du fond – traînées, coulures… – remplace souvent les pattes imposant cette dansante suspension vers une possible assomption, à moins qu’un Yack équilibriste (2020) ne prenne une pose circassienne sur une chaise rouge (cf. affiche). Si les cadrages en raccourcis – très cinéma, récurrents dans son œuvre – sont moins marqués, le traitement des corps préserve l’influence expressionniste tempérée par une touche féminine avec ces visages animaux pétris d’humanité.

La commotion du confinement l’emporte vers Füssli [1] – le mouvement des corps – et confronte le visiteur à des vanités gagnées par l’urgence affolée de notre temps avec la projection de ces groins en forme de crâne. La sidération des Nightmare du peintre britannique d’origine suisse demeure, mais l’artiste sait être plus suggestive avec « ses grands yeux ouverts sur le lointain, sur d’imminentes et inéluctables catastrophes. […] les yeux je les fais comme ça, en creusant le bois, en créant une cavité, seul le vide peut supporter la vue du vide [2] » : des ovales de peinture blanche sur la cendre fuligineuse du fusain, comme piégés par l’infrarouge d’un photographe et saisis de sidération par la brutalité du confinement – stridentes et omniprésentes sirènes déchirant les rues désertes, vrombissements des hélicoptères vers le Mœnch [3]. Des yeux siphonnés par les écrans aussi ? Toujours la tension reste palpable avec la volonté de préserver l’âme – l’anima – face à la déraison avec l’abyssale crainte de la perdre. Des regards abasourdis que partagent même une paire de Roméo & Juliette (2020). Tel un effet Koulechov, la singularité du monde de Simone Adou habite les yeux vides transperçant ses créatures.
Ainsi sous ses doigts, s’incarnent des âmes errantes tétanisées ou dansantes : une avant-garde des derniers survivants réfugiés sur les hauteurs vosgiennes et croisés lors de ses nuits sous la pleine lune ?

Dans son catalogue de 2016 „Simone Adou en a-pesanteur”, elle écrivait :
Celui qui a trouvé va mourir,
celui qui cherche va naître
Avec ses craies, ses pinceaux, Simone Adou continue de chercher.

[1] Johann Heinrich Füssli ou Henry Fuseli, (7/02/1741, Zurich – 16/04/1825, Putney Hill), peintre et écrivain d’art suisse ayant vécu et travaillé en Angleterre.
[2] Claudio Magris, À l’aveugle (2009, p. 228)
[3] le Mœnchsberg, principal hôpital de Mulhouse

Prophète ou Cassandre ?

George Orwell & La vie ordinaire de Stéphane Leménorel

#LIVRES [édition numérique semaine 36]
chez le passager clandestin, collection « Précurseur·ses de la décroissance », 2022 (124 p., 10 €)

Dès les Trente Glorieuses, d’éminents lanceurs d’alertes avaient prédit la plupart des désastres qui compromettent « la possibilité d’avoir encore un monde » (p. 62). La biologiste Rachel Carson et son Silent Spring (1962) ou l’agronome René Dumont, le philosophe Günter Anders, des écrivains aussi : Romain Gary avec Les racines du ciel (Goncourt 1956)… Mais avant eux, dès les années trente, Georges Orwell (1903–1950) dénonçait le mythe du progrès et prônait la décroissance.
Dans la collection dirigée par Serge Latouche « Précurseur·ses de la décroissance » chez le passager clandestin, Stéphane Leménorel nous présente (souvent avec de jolies formules) les analyses et les idées que développait l’auteur britannique incluant des extraits d’œuvres moins connues que 1984.

« George Orwell a construit sa pensée au contact des réalités concrètes, n’ayant pas hésité à s’immerger dans la misère la plus sordide pour comprendre ce monde de l’intérieur. » (p. 12)
Et cela par-delà le genre. Le roman Une histoire birmane (1935) s’inspire des cinq années passées dans la police impériale britannique (je servais dans la police, c’est-à-dire que j’étais au cœur de la machinerie du despotisme [1]). Avec des récits inspirés de son expérience personnelle, Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) évoque sa vie parmi les pauvres des deux capitales. Avec des chroniques de témoin privilégié, Hommage à la Catalogne (1938) relate sa participation à la guerre d’Espagne auprès des Républicains et le traumatisme de l’impitoyable liquidation des autres mouvances communistes par les staliniens. Et aussi des reportages commandités : les conditions de vie des mineurs avec Le Quai de Wigan (1937) ou comme correspondant de guerre en Europe (1945).

« Si c’est en Espagne qu’il a fait la rencontre, décisive, du mensonge politique organisé, il le retrouve également en Angleterre. » (p. 20)
Ses critiques du stalinisme se heurtent à la russophilie aveugle des intellectuels de gauche. Ces controverses avivent sa farouche méfiance envers la sphère politique dont il déconstruit les discours en pointant l’usage pervers des mots : La politique et la langue anglaise (1946). Comment ne pas penser à LTI, la langue du IIIe Reich de Victor Klemperer (1947) ? Et effectivement dans sa dystopie 1984 (son dernier livre), Orwell érigera la novlangue en vecteur essentiel de la tyrannie.

« La machine est le modèle le plus abouti de la rationalité économique. Elle correspond au projet d’une modernité viciée » (p. 41)
Avec à terme, la transformation de l’homme en automate comme le regrette Orwell ou en machine comme le développe Günter Anders dans L’obsolescence de l’homme (1956). En prolongement Stéphane Leménorel suggère le travestissement de ce futur « camp de concentration technologique universel » par les accessoires de La société du spectacle (Guy Debord, 1967).

« L’empire de la nature, pour impitoyable qu’il soit, est bien moins violent que l’empire des hommes, et bien moins encore que celui des machines. » (p. 57)
Dans sa réflexion, Orwell souhaite avant tout ouvrir des horizons à défaut d’apporter des réponses définitives et toutes faites – il les détestait ! – avec l’envie de réenchanter le monde. La décroissance n’est pas un retour à l’âge de pierre et il s’y adonne dans l’île de Jura en Écosse où il s’est retiré loin de la modernité et des métropoles.

Orwell : une pensée claire, exigeante et visionnaire. Malheureusement… car dans son œuvre, « il est rare d’y trouver une inquiétude dont l’avenir n’ait pas montré la justesse » (p. 111).

[1] Le Quai de Wigan (1937)

Hamlet Diptych

Bussang 2022 : Hamlet & Hamlet-Machine
Shakespeare / Heiner Müller

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 35]
représentations du jeudi 18 août 2022 au Théâtre du Peuple, Bussang

Chahuté par les restrictions, l’été 2020 avait dû se limiter au beau (et court) moment du texte de Stig Dagerman, aussi l’association gestionnaire du théâtre avait décidé de reporter à 2022 le projet de Simon Deletang d’« offrir un chemin jusqu’à Hamlet-Machine » avec la pièce de Shakespeare programmé l’après-midi.
Dans sa proposition, les deux pièces sont liées – même décor, même distribution, même énergie – et mises en dialogue par petites touches. Elles sont très rarement jouées dans la continuité et en France c’est une première.

passacaille

Quatre cubes blancs à cour, autant à jardin dressent vers le fond et sa porte coulissante une perspective épurée. Le rideau à l’avant-scène la découvre, la voile au besoin pour un jeu ou un changement de scène : l’un ou l’autre cube glisse et quelquefois un ou plusieurs crânes s’imposent en volumineux obstacles aux trajectoires des personnages (en avertissement aussi). Cette économie visuelle focalise la tragédie sur les corps. Vêtus de robes de clergyman noires, ils surgissent des travées du décor en un énergique ballet de va-et-vient, tendus et affairés tels des businessmen surbookés. Ils se croisent beaucoup, s’accrochent quelquefois impulsant un pas de deux, de trois… La découverte vers la forêt amplifie la chorégraphie en appogiatures baroques ritualisées et mortifères : les enterrements, les duels. L’espace devient le lieu d’une mécanique de la mort qui s’éploie en majesté selon l’ensorcelante partition visuelle et sonore (musiques finement choisies !) élaborée par le metteur en scène.

De ces marionnettes jouets de leurs ambitions et/ou de leurs désirs, se détache l’Hamlet envoûté de Loïc Corbery (le seul à être en pantalon). Un être en suspension dans cet univers en apparence si net et qui semble savoir où il va (ce que proclament les corps et les discours). Lui doute, est désuni entre la vengeance réclamée par l’ombre de son père, son amour ambigu pour Ophélie, les complots de cour… Tour à tour distant, complice, emporté ou se confiant au public, il promène son intériorité tourmentée dans ce monde d’intrigants et déploie avec une palette fine, délicate et virtuose une incarnation fascinante et d’une rare subtilité.

Avec sa robe carmin, Ophélie hante Elseneur comme une blessure. Elle aussi vacille mais pas du même côté qu’Hamlet et, incapables de se trouver, ils seront dévorés par la machine de mort.
En contrepoint d’Hamlet, Jean-Claude Luçon en figure harassée d’imprécateur d’outre-tombe ne cesse de réactiver la malédiction… jusqu’à en contaminer son propre fils.

L’arrière-fond de guerre se limite aux drapeaux noirs et rouges brandis comme lors des préludes de bataille chez Kurosawa (Kagemusha, Ran), ils resurgiront dans Hamlet-Machine notamment durant les manifestations. Quatre rôles masculins sont distribués à des femmes et l’ensemble de la troupe – professionnels, amateurs confondus – affiche une belle unité et un ardent engagement jusqu’aux saluts.

scherzo

Et justement les saluts d’Hamlet ouvrent la pièce de 1977 installant Shakespeare en vaste prologue de celle d’Heiner Müller.
À l’avant-scène, Simon Deletang se fait conteur, dit son admiration, invoque la filiation d’Artaud – son Théâtre et la peste –, commente l’enregistrement historique du texte allemand avec la voix de l’auteur (entre autres) qui sera diffusé.
Derrière lui, les machinistes complètent à vue le décor. Un panneau doré sur deux des cubes, des chaises pour tout le monde : la petite bourgeoisie a pris le pouvoir et ne transige pas avec son confort. Régulièrement les cubes obstruent la perspective, cassent l’espace auparavant si ordonnancé et, en quatre siècles, les crânes ont perdu leurs dents…

Entrent les personnages, ils se sont individualisés – jeans, chemises ou sweats, tenues de sport… Mais leur diversité est laminée : chez Heiner Müller, le collectif remplace les individualités et la parole circule librement entre des actants interchangeables. Hamlet y proclame même son indifférence au rôle (en écho à ses choix d’interprétation dans le Shakespeare). Dans la mise en scène de Bussang, il libère même Ophélie de ses bandages vers la fin. D’ailleurs le dramaturge ne s’embarrasse guère des conflits de la tragédie, il règle plutôt ses comptes avec l’Europe, la modernité, l’oppression, l’injustice, le pouvoir…

La mort n’est plus nette et tranchante comme un uppercut, elle est plus sournoise, plus diluée (cancer du sein, Ophélie finit en fauteuil roulant…). Refoulée ?
Mais conjurer la barbarie reste toujours extraordinairement difficile. On s’y essaye par la révolution ou par l’étourdissement : le glamour avec ce slow final sous une boule disco… en forme de crâne. Car la barbarie perdure sous une autre forme : Fernsehn Der tägliche Ekel Ekel (Télévision L’abomination quotidienne Abomination) ou Heil Coca-Cola (Tableau 4), etc. Règne désormais « ce pouvoir surexposé du vide et de l’indifférence transformés en marchandise » comme le suggère Didi-Huberman [1].
En regard… l’abyssal désarroi face au néant, celui d’Hamlet, celui de Shakespeare. Le nôtre ?

[1] Survivance des lucioles (2008)

archéo-fiction du bonheur

« Lydia Jacob Story » de Raymond E. Waydelich

#EXPOSITION [édition numérique semaine 29]
Espace Muséal Re-Naissance (Hôtel de ville de Ferrette) du 14 juillet au 30 octobre 2022
entrée libre de 14h à 17h le dimanche
38 rue du Château – 68480 Ferrette
[des vidéos avec Raymond E. Waydelich sont aussi en libre accès sur place]
=> exposition rétrospective également à l’Estampe (Strasbourg) jusqu’au 8.10.2022
=> ses dernières œuvres monotypes „Pompéi” à la galerie des  Éditions Bucciali (Colmar) jusqu’au 22.10.2022

R.E. Waydelich à Ferrette en juillet 2022 avec un crucifix réalisé en 1999

L’Espace muséal Re-Naissance situé au rez-de-chaussée de l’hôtel de ville de Ferrette, un bâtiment de la Renaissance rhénane daté de 1572, a été inauguré après travaux en octobre dernier par le comte en titre : S.A.S. le Prince Albert II de Monaco. Ce dialogue entre grande et petite histoire se poursuit sous l’égide de l’association Trésors de Ferrette avec le concours de la galerie Courant d’Art (Mulhouse) pour cette Lydia Jacob Story visible jusqu’au 30 octobre. L’exposition est une immersion dans ce futur passé (ou l’inverse…) reconstitué par l’artiste alsacien grâce à une cinquantaine de pièces dont les plus récentes ont été réalisées lors des dernières époques confinées. Une collision temporelle comme les apprécie Raymond E. Waydelich !

Depuis la découverte en 1973 sur un marché aux puces de Strasbourg du carnet de notes (daté de 1890) de Lydia Jacob, cette cousette de Neudorf accompagne Raymond E. Waydelich. Il fabrique les traces, les documents, les hommages, les reliquaires d’une biographie téléportée vers le futur pour mieux évoquer notre présent. Dès 1978 à la Biennale de Venise où il représente la France, il expose « L’homme de Frédehof, 2720 après J.-C. », un environnement qu’il dédie à Lydia Jacob. En 1981, avec des pages annotées, des dessins, peintures, objets, installations, la vie rêvée de Lydia Jacob prend corps au Musée Zoologique de la Ville de Strasbourg.

Le potentiel de ce passé enfoui qui soudain resurgit, il le découvre enfant dans un article du journal de Spirou sur Schliemann (inventeur de Troie). Naîtra une fascination qui ne le lâchera plus et qu’il nourrira : sur les sites archéologiques romains en Algérie durant son service militaire au service photographique des armées (1961), au début des années soixante-dix à Tabarka (Tunisie), à Éphèse, Aphrodisias, Milet, Hiérapolis (Turquie) et surtout en Crète en 1984 avec le choc des figures noires sur les vases minoens.

Dans son travail, il creuse ce sillon du glissement temporel, de cette archéo-fiction qui confronte un futur rétrospectif et un passé prospectif. Une veine qu’il décline en 1983 à Fribourg-en-Brisgau avec le site de Grubierf en 3500 après J.‑C., en 1994 à Villefranche-sur-Saône avec L’Île d’Orsi, 3720 après J.‑C., en 1995 à Strasbourg avec Mutarotnegra*, 3790 après J.‑C. et ce Caveau du futur enfoui sous la place du Château, en 2010-2011 avec les Fouilles récentes de Mutarotnegra* à Réthymon (Crète), puis au musée archéologique de Strasbourg.
*anagramme d’Argentoratum, nom romain de Strasbourg

Pour autant Raymond E. Waydelich n’est pas un artiste du passé, il réussit à faire le grand écart entre l’art pariétal (la récurrence de ces silhouettes aux bras levés) et cet esprit de happening un brin provoquant à la Joseph Beuys n’oubliant jamais son humour pince-sans-rire. D’ailleurs plutôt qu’artiste peintre, il se revendique « marchand de bonheur ! »

Au-delà des figures, des dispositifs, ce qui l’intéresse ce sont ces traces estompées par le passage du temps qui muent quelquefois, mais demeurent malgré tout, têtues, obstinées et nous aiguillonnent, nous rappellent qu’il n’y a pas de génération spontanée, que tout est ancré : les craquelures évoquant les huiles anciennes des Memories painting, le délavé des monotypes „Pompéi”, les feuillets des comptes rendus du comité Coop du siècle dernier support de ses encres de Chine de 2020. Entre hommage et rappel que le passé ne s’efface pas d’un trait de plume, ces télescopages suggestifs imposent l’immuable dans une époque mouvante, évanescente, fragile.

En suivant le fil chronologique de ses œuvres, la figure humaine s’estompe. Restent les mots proférés en phylactères par son bestiaire anthropomorphisé comme dans les cartoons dont il raffole : I love you, Hoplà, I have a dream, Good morning, Live is a hot dream… et des destinations Kreta, Namibia, Alsatia avec les flèches nécessaires pour s’y retrouver dans notre monde déboussolé.

Toutes ces pièces – dessins, peintures, gravures, sculptures, céramiques, collages en 2D et 3D… – imposent un univers singulier aisément reconnaissable illustrant des situations inattendues quelquefois croquignolesques avec des créatures au sourire carnassier. Seuls les volatiles – cigognes, oies, coq… – n’ont pas (encore…) de dents. Des prédateurs aux quenottes acérées qui tendent leur gueule béante vers des saucissons et autres charcuteries : et si la Schmierwurscht* n’était pas seulement cet aliment convoité et « fabuleux », mais comme il le proclame cet « oxygène » si nécessaire dans une société devenue étouffante ? Évoquant les rhinos, les éléphants croqués en Namibie, il lâche : « Et on les tue aussi, on les liquide, on liquide la terre entière, c’est dingue ! » (entretien de mai 2021).

Raymond E. Waydelich ?
Marchand de bonheur certainement, mais la générosité n’empêche pas la lucidité.

* saucisse à tartiner à base de petit cochon rose d’Alsace

Les couleurs du temps

La mémoire des murs de Françoise Saur

#EXPOSITION [édition numérique semaine 27]
Centre socioculturel Agora (Cernay) du 2.07 au 22.07.2022

La mémoire des murs © F. Saur

Ce travail de mémoire avec les habitants du quartier Bel-Air à Cernay initié par l’Agora, centre socioculturel, est la troisième collaboration avec la photographe Françoise Saur. Il se décline en photos, entretiens réalisés par des étudiants en histoire à l’UHA, un livre (en préparation) et une exposition visible – dépêchez-vous, c’est seulement – jusqu’au 22 juillet.
Et l’engagement de Céline, Nora, Françoise et tant d’autres…

Edward Hopper peignait des êtres en suspension dans des espaces de solitude désenchantée. Dans le quartier Bel-Air de Cernay, Françoise Saur a photographié les espaces vidés de ses habitants avant démolition (en 2022). Plus de locataires, plus de meubles… mais les traces de vie demeurent ! Têtues, touchantes, saugrenues quelquefois.

L’attention portée au traitement de la couleur intensifie la singularité du témoignage de ces fragments. Sur les plans plus larges, la photographe trouve même le rose partagé par Gauguin et Picasso et le bleu limpide du peintre américain magnifiant un espace désinstallé en attente de sa fin. Ses images saisissent la quintessence du souvenir en l’absence de ceux qu’il hante et nous l’offre en réflexion.
Des objets abandonnés – si importants à un moment sans doute – intensifient le sentiment de déshérence, préservent l’empreinte des vies évacuées, des gestes qui se prolongent désormais ailleurs. Surgissent des stigmates aussi déroutants et touchants que ces motifs créés par des papiers peints arrachés évoquant les découpages de Matisse. Une mémoire saisie dans une matérielle et sensible densité sur ces murs maintenant disparus. Ne restent que les images de ce désarroi, de ce bord du temps qui change, bouleverse souvent et emporte les choses et les êtres.

Ce sont les clichés accrochés sur les cimaises, en statique.
En boucle, sur écran, défilent les portraits d’habitants qui ont accepté de poser. Des gens plutôt âgés, venus d’ailleurs – de très loin quelquefois – ou des vallées voisines pour se rapprocher du travail et tous ont fait leur vie dans ce quartier. Ils posent dans leur ancien logement désert, corps en pause dans l’espace vide de leur vie d’avant, mais aussi dans leur environnement d’après, regard enjoué vers l’objectif, nantis d’un pot de fleurs ou d’un autre accessoire. En off la voix de leurs souvenirs raconte…
Des passeurs de mémoires qui tels Les anges protègent les châteaux de sable, pas les châteaux de pierre (Christian Bobin, Un bruit de balançoire, 2017).

la modernité avant la modernité

#EXPOSITION [édition numérique semaine 25]
Picasso – El Greco à Bâle, Kunstmuseum Basel | Neubau du 11 juin au 25 septembre 2022
du mardi au dimanche de 10h à 18h (jusqu’à 20h le mercredi)

El Greco, Mater Dolorosa (ca. 1587) & Picasso, Tête de femme (1908)

Mélancolie métallisée

SMITH DÉSIDÉRATION (Summa)

#EXPOSITION [édition numérique semaine 26]
galerie de La Filature, Scène nationale de Mulhouse du 31.05 au 25.08.2022
commissariat : Emmanuelle Walter
11h-18h30 du mardi au samedi & soirs de spectacles

© SMITH, Désidération, 2000-2020

Vernissage ce samedi 11 juin de l’exposition de Smith. Le photographe avait déjà présenté son travail au printemps dans le cadre des Vagamondes sur une proposition de Christian Caujolle.
SMITH DÉSIDÉRATION est monté en association avec Corps Célestes, 5e édition de la Biennale de la photographie de Mulhouse. Une exposition touffue qui s’inscrit bien dans la thématique de la manifestation, en accès libre dans la galerie jusqu’à la fin de l’été.

Devenu artiste complice de la maison, Smith reviendra mi-mars 2023 installer Transgalactique en tant que commissaire (Superpartners avec Nadège Piton) à l’occasion de la prochaine édition des Vagamondes. Nous l’attendons avec impatience dans ce nouveau rôle – de l’autre côté du miroir – tant son travail d’artiste est dense, polymorphe et gourmand de transdisciplinarité : Explorant la porosité des pratiques artistiques, scientifiques, de la philosophie et des narrations spéculatives, Désidération propose une autre mythologie du spatial. (Lucien Raphmaj).

Dans ses prises de paroles, Smith explique sa démarche avec une généreuse assurance maniant l’incohérence poétique, les oxymores… privilégiant l’élaboration de ses propositions plutôt que le détail des œuvres.
Dans celles-ci, il joue beaucoup sur la profondeur de champ. Son choix de mise au point favorise le plus souvent le paysage et le traitement technique l’impose en espace cosmique, surnaturel, changeant selon les déplacements du visiteur et le glissement de l’éclairage. Un personnage au premier plan souvent flou renforce cette irréalité de la lumière – nuit américaine, celle de vieux films de science-fiction (quand les effets spéciaux se cherchaient) voire l’ambiance suspendue de certains films d’Antonioni – ouvrant vers l’ailleurs, l’imaginaire.

Dans la galerie, Smith a installé un noyau architectural qui à la fois augmente la capacité d’accrochage et favorise une proximité immersive du regard avec l’œuvre modifiant la perception de la feuille d’aluminium du Dibond® – fréquemment à nu quand les surfaces sont unies et claires, suggérant quelquefois le voile d’essuyage d’une plaque avant gravure. Une virtuosité technique qui anoblit certains clichés qui pourraient apparaître banals : un coucher de soleil noir, d’autres jouant avec les codes du selfie…

De ces nombreuses photographies surgit l’impression que le monde (et ce cosmos imaginé) a renoncé aux couleurs sauf pour quelques détails à la marge. Et si elles s’invitent malgré tout, la monochromie en désactive l’éclat tapageur.

Un palimpseste de l’exil

Sauveur Pascual

#EXPOSITION [édition numérique semaine 21]
Galerie Valérie Cardi (Mulhouse) du 30.04 au 4.06.2022

Sauveur Pascual – « Si tu le désires », 2022 (détail)

Le projet s’était noué lors de la dernière édition de St’art (novembre 2021) : une immersion dans l‘œuvre de l’artiste bas-rhinois Sauveur Pascual à la galerie Valérie Cardi (Mulhouse). Ses pièces couvrent une trentaine d’années avec une préférence pour l’acrylique, l’encre et les craies sur papier. De ses toiles souvent carrées, de ses polyptyques avec une attention particulière au cadre et de ses grands formats avec des collages, des phrases écrites (quelquefois à l’envers) émergent l’omniprésence des enfants et une troublante « solarité » : ici cette dense et éblouissante présence du soleil issue de Van Gogh, avec aussi la figure d’Icare (série de 1993) qui s’y brûle les ailes…

À quinze ans, tandis que ses camarades se retrouvent pour jouer de la guitare, de la batterie et montent des groupes de rock, Sauveur Pascual crée un groupe d’art : sa stratégie pour prolonger l’enfance dans l’âge adulte ?

Car de son Autoportrait (1987) en jeune adolescent à ces Paysages d’enfances (2022) en passant par les Enfants d’Izieu (série de 2002), leurs regards hantent ses travaux et nous interpellent. Ils proclament l’évidence d’un monde (en)volé : par la barbarie nazie à Izieu ou ce paquebot qui l’a arraché à l’Algérie en 1962. Même l’oisiveté de ses estivants semble contrainte par ces cadres qui les cernent et, non loin, ce transatlantique esquisse le risque de l’exil. Leurs visages perplexes surgissent de scènes quotidiennes avec un vélo, un cheval sur roulette, sous un parasol ou entourés de signes plus ésotériques, étiquetés de mots découpés dans les pages jaunies de livres pour enfants… L’artiste ranime leur mémoire, anoblit le destin de ces jeunes êtres éliminés physiquement comme ceux d’Izieu (le mémorial lui avait ouvert ses archives photos d’avant la rafle) ou évacués par leur mue en adultes responsables (?). Ces apparitions spectrales ou ostensibles suggèrent le potentiel gâché : seule l’enfance, avec son innocence et son enthousiasme, est capable de régénérer le monde. C’est cette lumineuse horizontalité de l’enfance qu’il faudrait préserver au lieu de s’en remettre à la verticalité du pouvoir.

Son optimisme gourmand d’avenir s’affiche dans la série Bonheurs (2016). Se référant ouvertement à Van Gogh, ses jaunes, ses rouges enfièvrent la si intense lumière d’un été qui ne devrait jamais finir (comme l’enfance…). Ce bonheur est capté dans l’instant, mais l’illusion se dissipe rapidement. La ponctuation des titres en tempère la plénitude. Éden se prolonge d’un  « ? » Comme dans la série éponyme, les Cyprès sont couchés…

Dans sa dernière série, Exodes, les activités balnéaires sont récurrentes, mais restent sous la menace du transatlantique (premier vecteur de la globalisation…). Ces polyptyques sont articulés par le blanc systématique des châssis qui à la fois prolonge et cloisonne celui de l’œuvre : solarisation, bois flotté blanchi par le sel… L’éclat de la corrosion : la beauté du Mal dresse ses cases, compartimente le monde (gestes barrières…). Et rend fou : un ciel griffé de noir comme parcouru en tous sens par un supersonique pris au piège. L’incandescente lumière demeure, renouvelée par ce presque noir et blanc scandé d’aplats céruléens. Avec les paquebots, un parfum de nostalgie traverse ses toiles d’une époque à l’autre plutôt que d’un port à un autre. L’enfermement se prête mieux au voyage dans le temps.

Si le peintre évoque Memling, Goya, Picasso, on songe aussi à la narration poétique d’Hugo Pratt et à Corto Maltese comme si l’artiste questionnait l’époque où s’est élaboré le désastre qui s’annonce.

Au fil de la visite, la peinture de Sauveur Pascual apparaît comme un palimpseste de l’exil et c’est avec une vigoureuse lucidité – la blessure la plus rapprochée du soleil selon la formule de René Char –, qu’il répond sans hésiter à la question de Picasso* : qui est l’ennemi ?
– L’ignorance !

*L’art n’est pas fait pour décorer nos appartements. C’est une arme contre l’ennemi.
La question c’est : qui est l’ennemi ?

Pablo Picasso

Chimères d’un monde flou

Nos Îles à la Fondation François Schneider

#EXPOSITION [édition numérique semaine 19]
Fondation François Schneider (Wattwiller, 68) du 29 avril au 18 septembre 2022

Pauline Delwaulle – série Haïkus cartographiques, 2019

Deux approches du confinement de 2020 étaient possibles. Endurer le joug des restrictions – du hurlement des sirènes à l’obscénité des quotidiennes statistiques – ou cultiver l’imaginaire et – tant qu’à faire – s’inventer libre ! Sur une île qui conjugue liberté et isolement ? Ce fut le choix de Marie Terrieux, directrice de la Fondation et commissaire de l’exposition qui a élaboré cet archipel de 21 propositions (20 artistes). Sa narration rythmée d’extraits littéraires évoque l’insularité en jetant l’ancre sur des territoires troublants ou saisissants.

Le son d’entrée.
Celui de la tempête et du naufrage, échapper/survivre à un monde hostile avant d’accéder à l’ailleurs comme Orphée traversant le miroir : C’est du vent, le noir avec juste une ampoule de cambuse (installation sonore de Philippe Lepeut, 2015). Puis une chicane. Grondement de cataracte dans Le Refuge de Stéphane Thidet (2007) : sa cabane inondée d’une pluie perpétuelle et drue occupe l’espace central de la Fondation imposant sa présence sonore jusqu’à la mezzanine. L’illusion de notre monde – avec ces livres noyés – qui ne nous protège pas ?

Puis Robinson.
En métaphore inévitable du naufragé cherchant à entrer en re-possession de soi et qui se décline en perplexité contrariée (Rodney Graham), en stratégie de survie en milieu hostile (Abraham Poincheval ou Gilles Desplanques), en convoquant des images d’archives pour une autofiction filmée sur l’île aux naufrages (Eleonore Saintagnan, Une fille de Ouessant, 28 min, 2018), en réinventant un hédonisme familial enjoué d’un paganisme facétieux (photos de Yohanne Lamoulère).

Avec Vendredi.
Et s’ouvrir – prudent – à cette nouvelle altérité avec l’inquiétant tribalisme de masques vaudous (Pierre Fraenkel), le kitch des vahinés filmées – à Toulon ! – (Charles Fréger), l’échouage de nos totems quotidiens (Axel Gouala) ou l’ombre portée de notre dite civilisation externalisée sur l’île prison de Manus Island avec le diptyque vidéo d’Hoda Afshar (Remain, 2018).

Et la nature.
Déroutante forcément. En Palmier synthétique et carbonisé (Sébastien Gouju), âprement minérale (photos de Cécile Beau) ou fragile et sédimenté avec une grâce corallienne : les faïences et porcelaines émaillées de François Génot (2022).
Mais l’artificialisation des esprits produit aussi ce rêve climatisé pour touristes en goguette balnéaire entre eaux turquoise et superstructures d’extraction minière sur Yali en mer Égée (installation vidéo d’Olivier Crouzel, 2021).

Arpentage enfin. Et nommer ! Pas de survie sans contrôle…
Exploration et identification de ces terres par la cartographie comme outil de survie (Benoit Billotte) ou d’appropriation du monde – en 80 jours et 331 pages (Aurélien Mauplot).
Pulsations cyanotiques des hauts fonds comme sur ces écrans de guerre ou de catastrophe : la sophistication des onze Haïkus cartographiques de Pauline Delwaulle (2019) détourne celle des moyens d‘inventaire et de toponymie.
Au revers, un planisphère activant les liens entre nos îles continentales, fresque rouge sang sur les eaux globales dégorgeant sur le sol ses écheveaux cramoisis (Brankica Zilovic, Embrace again, 2018).

Le son vibrionne aussi dans ce sous-sol, plus délicatement. Respiration champêtre de la chimère sonore (P. Lepeut) ou le subtil tintinnabulement des coquillages cueillis sur l’estran de Gdansk et agités par une brise (Stéphane Clor).

Nos îles explorent une insularité flottante, vibrante de questions et d’ambiguïté, d’inventivité et de virtuosité technique aussi qui, agrégées en archipel, interrogent la sauvagerie. Ailleurs ? Ou ici ? La nôtre ?
Judith Schalansky (Atlas des îles abandonnées, 2010) suggère :
Le paradis est peut-être une île. L’enfer en est une autre.

Addendum du 20 mai 2022.
Marie-Anita Gaube, M’hammed Kilito, Eva Medin et Sarah Ritter sont les 4 lauréats du concours Talents Contemporains 2022. Leurs œuvres rejoindront la collection de la Fondation.
Le jury était placé sous la présidence de Jean-Noël Jeanneney. 432 artistes originaires de 36 pays avaient candidaté.

Apesanteur géométrique

Marcelle Cahn, En quête d’espace

#EXPOSITION [édition numérique semaine 18]
Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg du 29 avril au 31 juillet 2022, catalogue 44 €
Musée d’art moderne et contemporain Saint-Étienne Métropole (MAMC+) du 24 octobre 2022 au 5 mars 2023
Musée des Beaux-Arts de Rennes du 1er avril au 30 juin 2023

Marcelle Cahn – Cat.73, Composition Tête bleue, vers 1926-1927 (détail)

Même si elle était d’un naturel discret et modeste, Marcelle Cahn s’est beaucoup impliquée dans l’effervescence artistique d’avant et d’après-guerre. Sa réserve, son engagement pour le travail de ses collègues et des moments d’éclipse ne lui ont pas permis d’acquérir la notoriété qu’elle méritait. Trois musées qui ont beaucoup enrichi leurs collections grâce à elle lui rendent aujourd’hui hommage à travers cette exposition monographique. Le MAMCS en tout premier qui a bénéficié en 1980 d’une importante donation de l’artiste, avant Saint-Étienne et Rennes. L’itinéraire qu’a élaboré la commissaire Cécile Godefroy est fort logiquement chronologique avec plus de 400 pièces.

Née en 1895 à Strasbourg où elle prend ses premiers cours de dessin, Marcelle Cahn déménage à Berlin avec sa famille en 1915 en raison du premier conflit mondial. Elle y côtoie aussi bien des représentants de la Sécession (elle sera l’élève de Lovis Corinth) que les expressionnistes à la galerie Sturm. Quelques pièces attestent ces influences notamment une huile traitée en pleine pâte : Nu berlinois (1916). Des Cygnes, l’élan des Trois biches, figures très graciles, préfigurent la future légèreté de sa ligne et de sa touche (Cat. 37 & 38, 1914).

De 1920 à 1930, elle s’installe à Paris avec de fréquents séjours à Strasbourg. Elle y suivra les cours de Fernand Léger et d’Amédée Ozenfant dont elle gardera les couleurs plus sourdes et un goût pour l’épure. Si son geste reste figuratif, il articule désormais les volumes suivant les leçons du cubisme. La figure humaine entre en concurrence avec le décor : vases, raquettes, rames, rues… Elle participe à des expositions collectives et gagne l’estime de ses pairs : Guitare et éventail (1926) ou Femme à la raquette (1927). Avec les mêmes profonds aplats, elle peint ses premières Compositions abstraites (1925). Parallèlement les corps s’étirent (La Nageuse, 1930), deviennent fluides (Personnages (Profil bleu), vers 1948) cherchant sa voie dans cette tempête que nous appelons le progrès selon le mot de Walter Benjamin (1940).

Le mystère demeure sur son retour à Strasbourg en 1930 où elle cessera quasiment de peindre, se consacrant au dessin sur le motif… Cet ascétisme et cette discrétion se prolongeront à Toulouse où sa famille se réfugie en raison de la guerre et du risque de déportation.

Dès 1946, elle retourne à Paris et s’installe en 1952 dans un logement-atelier rue Daguerre. Une année charnière avec sa première exposition personnelle et un changement de style. Avec des compositions d’une rigueur limpide affinée jusqu’à la transparence sur l’écrin de l’absolu blanc, elle tente de reconstruire un monde fragile, mais joyeux et coloré. Une période très prolixe où dominent les verticales et les horizontales qui s’élargissent en fins rectangles rompues quelquefois de cercles par l’ajout de pastilles, de sphères en surépaisseur. Des propositions composées à la fois d’une fugue graphique avec la subtile mise en résonance de couleurs délicatement choisies et de sa partition. Certaines évoquent des plans d’urbanisme, puis, vers 1960, quelques-unes semblent chercher la perspective avec des diagonales, des lignes de fuites quêtant la troisième dimension. Elle se concrétise dans sa série Spatials (1966-1976) avec leurs plans pliés ou rabattus et avec deux sculptures inaugurées en 1976.

Résidente à partir de 1969 à la Fondation Galignani à Neuilly (jusqu’à son décès en 1981), elle réalise de nombreux collages utilisant des objets quotidiens, des gommettes, des cartes postales… Une féerie plastique et ludique – faisant surgir un personnage d’une enveloppe (Cat. 227, 1977) – fruit d’un enthousiasme de gamine guillerette qui devise, assise sur son lit et entourée de ses découpages, avec Pierre Gisling en 1976 (film de Louis Barby pour la collection Clés du regard, 40 min, visible en fin de parcours) :
Je ne réfléchis jamais. Je fais quelque chose et puis je m’envole.

Commissariat : Cécile Godefroy
avec Barbara Forest (MAMCS) et Alexandre Quoi (MAMC+)

Chemins de désirs

J’ai aimé vivre là de Régis Sauder (2020)
avec la participation et les textes de Annie Ernaux

#CINÉMA  [édition numérique semaine 16]
documentaire sorti en salle en juillet 2020 (89 min)

Régis Sauder a rencontré Annie Ernaux en marge d’une projection de son Retour à Forbach : un documentaire où la maison de son enfance est vidée, métaphore d’une ville qui se vide… de son activité et sans doute un peu de son âme. De cette plume, de cette caméra qui racontent, traquent la vitalité des « quartiers » devaient forcément naître un projet partagé. C’est J’ai aimé vivre là. Là, c’est Cergy-Pontoise (210 000 habitants), ville nouvelle surgie de nulle part dans les années soixante-dix et où Annie Ernaux vit depuis vingt ans. Sorti en 2020 dans les turbulences des restrictions sanitaires, le film prolonge sa carrière en parallèle du dernier opus du réalisateur : En nous.

Les chemins de désirs sont ces itinéraires qui naissent, se gravent sous les pas des usagers, des riverains et que les urbanistes, les architectes n’avaient pas prévus. Une appropriation têtue et dynamique qui redessine les aménagements en cité rêvée. Des lignes microscopiques quelquefois – pour gagner cinq secondes –, mais surtout la vie qui s’empare des lieux : y échanger, y partager, y apprendre, y chanter et danser… Un vaste mouvement qu’insufflent les habitants à leur espace et qui innerve le film.

Au début, le RER nous mène à Cergy avec les visages de passagers que le spectateur apprendra à connaître. Vers la fin, l’usage du roller amplifiera la respiration de ces espaces urbains. Des trajectoires régulièrement ponctuées par la silhouette d’un couple qui s’embrasse comme un leitmotiv de sens et de promesses. En cinquante ans, la végétation aussi a conquis le minéral magnifiant les images de Tom Harari. Même les départs – souvent pour poursuivre des études – sont des aboutissements teintés de regrets par la crainte du déracinement.

La poésie des textes d’Annie Ernaux, lancinants, obsédants, tresse une tonalité mineure, mais résonne toujours du regard empathique pour tous ces êtres qu’elle côtoie. Des corps trop souvent saisis par le maussade rituel des courses au supermarché et le métro-boulot-dodo – scandé comme un rappel à l’ordre par cette énorme horloge de la gare qui toise la foule industrieuse.

Un film choral dont l’écrivaine serait l’aède et les habitants les choristes qui, tour à tour, lisent ses textes et se racontent avec leurs mots. Des visages, des sourires, beaucoup de complicités que fait revivre le réalisateur. Une jeunesse d’âme et un enthousiasme partagés tant par les adolescents nés là que les anciens qui ont fait souche voilà des décennies. Un terreau humain qui perpétue aussi la solidarité et l’accueil bienveillant des premières années quand la France manquait de bras – la patinoire est devenue centre d’accueil pour migrants. Tous partagent leurs lignes de vie : des coins de parc, des bords d’Oise, des bouts de jardin avec d’amicales tablées qui tissent les liens à l’écart du spectaculaire urbanistique – l’Axe majeur tourné vers celui de la Défense, la pyramide inversée de la préfecture, la place des colonnes-Hubert Renaud, la gare…

L’utopie est dans les gens qui font la ville, lui donne cette incroyable énergie comme le suggère le réalisateur qui compose ici une cartographie subjective et humaine en contrepoint des mots d’Annie Ernaux. Au fil de ses voyages, Nicolas Bouvier avait dressé ce bel Usage du monde, Régis Sauder, de film en film, dresse ce bel Usage de la Ville.

documentaire de Régis Sauder
image : Tom Harari, Régis Sauder ; montage : Agnès Bruckert ; son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

The Safe Place

En nous de Régis Sauder (2021)

#CINÉMA  [édition numérique semaine 14]
documentaire sorti en salle en septembre 2021 (89 min)

En 2009, Régis Sauder avait filmé une quinzaine de jeunes des quartiers nord de Marseille (une ZEP) qui s’emparaient d’un texte du XVIIe siècle et, grâce au filtre des mots de madame de Lafayette, évoquaient leur vie, leurs difficultés, leurs rêves… C’était le très beau : Nous, Princesses de Clèves. Ils et – surtout – elles étaient en première ou en terminale et passaient le bac. La plupart l’ont eu, d’autres pas. Dix ans plus tard, le réalisateur les interroge à nouveau : Quand je les ai retrouvés pour entamer l’écriture de ce film, j’ai été frappé par leur force, leur aptitude à déjouer les schémas d’un verdict social qui les voudrait courbés, soumis, radicalisés…

S’il filmait beaucoup les visages, le réalisateur capte ici la gracieuse chorégraphie des corps qui marchent, conduisent, s’approprient l’espace urbain, le paysage – les parcs remplacent les cours et le béton. Il tisse aussi le temps entre le passé – quelques archives des Princesses – et le présent forcément plus terne. Les images sont tournées pour l’essentiel au début du 2e confinement (novembre 2020). Un contraste qui accentue la couleur de leur vie présente devenue sérieuse. Des lunettes mangent quelques visages. Au gré des échanges sont évoqués des enfants nés depuis, des séparations aussi, une responsabilité et des chemins de vie pas toujours faciles. Cependant par deux ou trois, le lien perdure et les rires, les partages renaissent avec le verdict du réalisme qui sanctionne désormais les départs de rêve. En dix ans, ils ont déjà beaucoup vécu mais l’engagement prend le pas sur la révolte.

Le Nous des titres est essentiel pour Régis, ses témoins, ces jeunes devenus adultes. Et si lucides sur leur condition. Être ou ne pas être, pour eux, la question ne se pose pas. Ils sont, envers et contre tout. Avec un peu d’amertume, car l’égalité des chances n’est pas vraiment au rendez-vous et la société leur renvoie obstinément leur condition d’origine, leur couleur de peau… un parfum discrètement patriarcal voire colonial malgré des avancées.

Si l’ascenseur social est en panne, Armelle défend le service public pour qu’il ne le soit pas définitivement. Laura, docteur en pharmacie, évoque l’insertion professionnelle bien plus facile pour les camarades issus de milieux favorisés.
Au fil des conversations surgit ce maillon essentiel de leur réussite : l’école de la République et l’entrée au lycée pour décrocher le bac qui semble conjurer la prédestination à l’échec. En creux se dessine le schéma qui marche : l’appui du ou des parents avec l’indispensable soutien humain et matériel des services publics, l’école en tout premier.

Et c’est là où le bât blesse.
En fil rouge du documentaire, la voix off dite et écrite par Emmanuelle, professeure de français depuis 15 ans au lycée Denis-Diderot, traduit le sentiment partagé par ses collègues et le réalisateur. Le désengagement de l’État enfonce le clou de la marginalité au nom d’une fictive rentabilité (ZEP, etc. : tous ces changements de noms avec toujours moins de moyens) favorisant le focus sur les voitures brûlées, les trafics et les règlements de compte. Le jeune Abou établit un constat similaire à l’hôpital : épuisé par sa tâche d’infirmier en France et le sentiment de ne plus être au service des patients (60 à gérer), il a trouvé un poste à Lausanne où il s’épanouit (avec seulement 15 patients).

Alors ?
Croire en Nous. Préserver et solidifier entre nous ce commun nécessaire : la bienveillance au bon sens du terme et au bon endroit, à l’opposé du laxisme brandit par certains. C’est ce qu’ont réussi ces jeunes : investir the safe place, pas seulement matérielle, mais en termes d’éthique, d’intelligence, de conduite de vie.
La galère – quelquefois noire – serait-elle le préalable pour ouvrir notre conscience vers une lumineuse épiphanie ?
Avec l’obligation de provoquer le miracle qui peut nous sauver…

documentaire de Régis Sauder
image : Aurélien Py, Régis Sauder ; montage : Agnès Bruckert ; son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

Esthétique des ruines

La dernière nuit du monde
Laurent Gaudé

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 12]
Les Vagamondes 2022, représentation du vendredi 18 mars 2022 à La Filature, Mulhouse

En lisant le postulat du spectacle – supprimer le sommeil –, instinctivement c’est le fameux travailler plus pour que le capital gagne plus qui vient à l’esprit. Et comme c’est l’ingestion d’une pilule révolutionnaire qui active la capacité de veille, s’invite la stratégie vaccinale toute récente avec son ambition d’unanimité totalitaire – et les auteurs revendiquent l’influence de cette période pandémique dans leur inspiration. Très vite cependant, avec ce bouleversement des cycles naturels et l’instauration d’une nuit active, d’autres questions surgissent. Que devient tout cet espace de liberté brusquement anéanti : le lien et le festif, l’amour, le rêve, etc. ?

Dès l’entrée du public, un gigantesque écran carré au centre du plateau pulse de visages et de voix. Un premier cadre. Deux rectangles lumineux au sol s’y ajouteront : les espaces dédiés au personnage principal, un des promoteurs du projet (joué par le metteur en scène Fabrice Murgia lui-même), et à sa femme Lou (Nancy Nkusi) qui imposent d’emblée la distance entre les êtres. Autour l’environnement reste plus indistinct, se nappe de fumerolles et sera la neige de la fin. Les lumières d’Emily Brassier sculptent de belles images focalisées par ce qu’affiche l’écran : des flashs angoissés (tels des images subliminales), des témoignages venant de l’autre bout du monde (le projet est planétaire), beaucoup de gros plans en direct de la comédienne notamment lorsqu’elle chante. Des visages qui disent, se disent avec régulièrement des répliques qui font mouche. Les trois cadres structurent le jeu. Si l’écran offre une dimension cinématographique à Lou qui épure, le dispositif enracine les comédiens et mène par moments l’acteur vers une surexpressivité corporelle. Des ego en naufrage sur leur radeau de lumière ? Un corps qui se rebelle ou pris de convulsions par manque de sommeil ? À la fin, le couple se retrouvera en dehors de ses cadres. Dans l’au-delà, au-delà de ce monde qu’il a contribué à fabriquer… ou à détruire.

Car évidemment tout déraille : les corps, les mécanismes physio-biologiques avec des conséquences sur l’écosystème et les autres créatures qui nous tournent le dos : tout est tordu. Une caricature d’anthropocène.

Sans nuit, les yeux saignent et, avec la nouvelle frénésie, plus personne ne prend le temps de protéger le peu qui reste. Le système lui trouve du temps supplémentaire pour travailler à sa propre perte, produire de nouvelles ruines. Décidément la technologie ne nous sauvera pas, bien au contraire, elle nous décimera comme l’ont été les populations amérindiennes par l’irruption des maladies importées par les conquistadors.
D’ailleurs la technologie sera-t-elle capable de perdurer sans nous ? Sans le dévouement de ses officiants humains ?

scénographie Vincent Lemaire, création vidéo Giacinto Caponio, création son Brecht Beuselinck

• Spectacle donné dans le cadre du festival les Vagamondes 2022 (15-27/03) qui expose aussi The Nemesis Machine, la vibrionnante métropole high-tech de Stanza jusqu’au 27 mars (sur la mezzanine) et l’apesanteur plastique des photographies de SMITH jusqu’au 7 mai (dans la galerie).

Désactiver l’Incontrôlable !

L’homme qui tua Mouammar Kadhafi
Superamas

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 12]
Les Vagamondes 2022, représentation du mercredi 16 mars 2022 à La Filature, Mulhouse

Dans le cadre du festival les Vagamondes, la Filature a accueilli une proposition de théâtre documentaire et interactif sur le renversement de Kadhafi imaginée par le journaliste politique Alexis Poulin et le collectif Superamas. Ils ont convaincu un véritable maître espion en poste à Tripoli de 2007 à 2011 de témoigner à visage découvert afin de préciser les dessous de l’implication du Libyen dans la présidentielle française de 2007 et de son retour en grâce internationale jusqu’à sa chute planifiée le 20 octobre 2011.

Avec la tension du direct, Alexis Poulin est dans son rôle de journaliste d’investigation (à un moment, il était question de publier son enquête en livre). Il détaille l’enchaînement des faits, le rôle des différents protagonistes matérialisés sur scène par des portraits manipulés comme des pions sur l’échiquier international. En maître des horloges, il accueille cet ancien agent de la DGSE, l’interroge, invite les spectateurs à poser leurs propres questions (et ils ne s’en privent pas).

Les tenants et les aboutissants, les manipulations aussi (les fake news avancées par Al-Jazeera) s’exposent sous nos yeux et révèlent le narratif pour « vendre » à l’opinion le renversement de l’incontrôlable dictateur Libyen par le CNT. L’ex-espion (son nom n’est pas mentionné) raconte sobrement la fin du fantasque dirigeant tempérant le sensationnalisme de ce moment sordide dont des images avaient circulé sur les écrans. Il s’interroge aussi sur ce geste de mort : Qu’est-ce qui compte véritablement dans cette histoire ? Est-ce que c’est le nom de l’homme qui a appuyé sur la gâchette ou c’est le nom de celui qui lui en a donné l’ordre ?
C’est d’ailleurs ce sentiment d’être trahi et de ne plus agir pour l’intérêt général qui lui a fait renoncer à cette carrière.

Le journaliste le rappelle au début : cette forme théâtrale veut prendre le temps de l’intelligence, ce que ne permet pas le plateau de télévision (ou les joutes des réseaux sociaux) qui attise l’urgence et l’affrontement des postures idéologiques plutôt que de poser les enjeux y compris sous-jacents, ceux de la géopolitique (et de l’économie !). Contrairement à un livre, elle permet l’échange avec le public (très impliqué ce soir-là) et donne une densité concrète à ces événements, ces personnalités.

À démonter le complot (le plot des scénarios hollywoodiens), la pièce interpelle aussi sur la transparence et la vocation de la guerre lancée au bénéfice d’intérêts privés ou du pouvoir de quelques-uns sous prétexte de libérer un peuple avec le story telling émotionnel qui assure l’après-vente. La manipulation des masses n’est pas une exclusivité des régimes totalitaires et nos démocraties ne s’en distinguent que par quelques nuances de brutalité.
Malheureusement l’actualité nous confronte à une tragédie de plus où quelques ego se purgent à nouveau dans le sang des Autres. Des Autres toujours trop nombreux à pleurer, saigner, mourir.

Urgence avant dispersion

Françoise Saur
Ce qu’il en reste

#EXPOSITION [édition numérique semaine 10]
Musée des Beaux-Arts (Mulhouse) du 5.03 au 15.05.2022
#LIVRE Prises de vie / photographies de Françoise Saur, suivi de Dernier feu, nouvelle de Nicolas Bézard (Médiapop Éditions, 160 p., 16 €)

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Françoise Saur dans la Chambre 5 : Orientalismes

Pour honorer l’invitation du Musée des Beaux-Arts de Mulhouse (lancée en 2017, mais mise en œuvre avec la conservatrice Chloé Tubœuf seulement en 2021 en raison de la pandémie), Françoise Saur propose une plongée dans la mémoire intime et la décline en cinq Chambres. Deux pistes s’y croisent. Des « photos d’inventaire » réalisées lors du rangement des biens de ses parents décédés – c’est sa toute dernière série – et un film projeté dans la « Chambre 3 » réalisé à partir du journal qu’elle tient depuis les années soixante-dix : Prises de vie.
Un envoûtant travail de mise en beauté du temps.

L’exposition associe des objets réels (photos d’archive, lingerie, collections, etc.) qui deviennent vestiges de civilisation dans l’espace muséal avec, aux murs, une mise en scène de ces fragments de vies photographiées par l’artiste. Son travail sur les rendus en grands formats leur donne une spectaculaire matérialité – dans un premier mouvement, le visiteur croit voir l’objet réel dans ses trois dimensions – et les magnifie jusqu’à la transcendance de certaines natures mortes ou vanités qui jalonnent l’histoire de la peinture. Au-delà de la profondeur, c’est le temps et la densité de la mémoire qu’installe son travail. C’est particulièrement sensible dans la Chambre 1 : Les Malles (anciennes, tapissées de tissu à l’intérieur) composent d’exubérantes partitions avec leur contenu en déballage. Françoise a ce don d’élargir le champ des deux dimensions du cadre vers l’universalité, comme si elle rendait palpable à travers une banale liste de courses le festin qui suivra.

Si la présentation peut évoquer un cabinet de curiosités (l’inévitable vintage de certaines pièces l’aiguise), plutôt qu’exotiques, les objets sont ceux du quotidien d’hier, d’avant-hier anoblis par la distance temporelle et le regard de l’artiste. Ces reliques – lettres d’amour (une pile équivalente à une ramette), télégrammes, diplômes, cartes postales, clefs, médailles, vaisselle, etc. – s’affichent aussi précieuses que celles de personnalités consacrées par l’histoire et suggèrent la substance de la Vie plutôt que le récit biographique.

Prises de vie, le film co-réalisé avec Joris Rühl, plonge dans son cercle familial et amical, capte les moments joyeux et festifs offrant un contrepoint gorgé de sève aux objets forcément statiques exposés par ailleurs.
La complicité de Philippe Schweyer (Médiapop) lui a permis d’éditer en livre les photos utilisées prolongeant Les années Combi de 2017.

L’exposition est aussi emblématique du parcours de la photographe. Connue pour ses clichés noir et blanc en argentique, elle a toujours tiré elle-même les épreuves dans sa chambre noire délaissant la couleur beaucoup trop contraignante. Les logiciels de retouches d’image lui ont permis de trouver une maîtrise comparable de la gamme chromatique et de migrer vers le numérique. Compositions sur le marbre (2019, deux clichés de la série sont visibles au rez-de-chaussée), exposées au MAMCS durant l’été 2021, avaient déjà permis d’admirer cette évolution. Fascinant passage d’un monde où le noir et blanc captaient l’intensité de la Vie vers la couleur qui en sédimente les traces luxuriantes comme la poussière sur cette pile de livre (Chambre 2 : Les Accumulations) – le savoir, l’intelligence délaissés par la culture 2.0 ?

Ce qu’il en reste ?
La délicatesse du temps qui passe, l’air de rien, et la puissance thaumaturge des images de Françoise Saur !

Intime violence

Louise Bourgeois x Jenny Holzer
The Violence of Handwriting Across a Page

#EXPOSITION [édition numérique semaine 8]
Kunstmuseum Basel – Neubau du 19 février au 15 mai 2022
#LIVRE The Violence of Handwriting Across a Page / livre d’artiste, CHF 75
commissariat : Jenny Holzer avec Anita Haldemann

Cell XIV (Portrait, acier, verre, bois, métal et tissu), 2000 (détail)
ARTIST ROOMS: Tate and National Galleries of Scotland. Lent by Artist Rooms Foundation 2011

Le Kunstmuseum Basel a donné carte blanche à Jenny Holzer pour une exposition hommage à Louise Bourgeois (1911-2010). Sa proposition, à la fois intelligente et admirative, est très respectueuse du travail de son aînée. Elle lui laisse l’essentiel des cimaises du Neubau puisque ses propres œuvres, élaborées avec des sentences de Louise Bourgeois, sont réservées aux projections dans l’espace public (sa marque de fabrique). L’originalité de son engagement se retrouve dans la mise en scène exigeante des œuvres avec en fil rouge les mots. Et Louise Bourgeois écrivait. Beaucoup !

Lavis rouge, hachures rouges, écriture au stylo rouge – rouge sang !
La violence de l’écriture saignant la page… comme l’indique le sous-titre de l’exposition. L’écriture ensanglante le papier, le biffe, le gondole, ajoute l’incendie de sa violence à l’obstination répétitive du trait, du geste. La commissaire accentue la dimension sérielle dans sa mise en espace qui décline la détermination compulsive de la plasticienne à chercher le signe juste, la représentation pertinente d’un feuillet à l’autre et tente de comprendre cette brutalité, cette barbarie dont le sens échappe, reste hors champ.
Les gros plans pleine page du livre d’artiste édité pour l’occasion – conçu également par Jenny Holzer – prolongent ce parti pris radical avec en regard les tourments et les horreurs de quelques anciens appartenant au musée : les pendus de Callot, Baldung Grien (Le suicide de Lucrèce, c. 1520), Holbein, Schongauer, Munch…

Les motifs répétitifs, superposés, alignés suggèrent la même vertigineuse aspiration que le tunnel de la Montée des bienheureux vers l’empyrée de Bosch, mais comme immobilisée, avec la profondeur qui résiste, s’aplatit devant l’évidence de la finitude, celle des organes, de la déchirure de l’enfantement, de l’affrontement des sexes qui ouvrent vers un piège au lieu du paradis promis, suscitant par moments un sentiment d’étouffement.

En 1990, Louise Bourgeois suggérait : « être artiste implique une forme de souffrance. Voilà pourquoi les artistes se répètent – parce qu’ils n’ont pas accès à un remède » (Freud’s Toy). Si elle avait assisté aux côtés de Rembrandt à La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (1632), sans doute qu’elle n’aurait retenu que le sanglant contenu des haricots et l’écarlate éviscération de la dépouille ! Mais au XVIIe siècle, la civilisation cherchait encore à (se) comprendre, aujourd’hui il n’y a plus rien à comprendre : le monde est une stupeur comme l’écrivait le philosophe Jean-Luc Nancy.

Et que faire contre cette cruauté clandestine ? Il y a la révolte et pour la partager, les images de ces organes crus, des corps qui n’en sont plus. Et les mots !
Jenny Holzer s’empare de ceux de son aînée et les met en scène, en dialogue. La rencontre a lieu dans cet espace des mots : leur récurrence obsessionnelle, leur questionnement, leur figuration, leur capacité à détourner – plaques funéraires, bannières, cahiers… Plutôt qu’un remède, ils trouvent le dérisoire : le poids du quotidien (The Hour of the Day, 2006), le passé (ces paysages de la Bièvre où elle a passé son enfance : La Rivière gentille, 2007) ou la provocation de The Destruction of the Father (1974-2017), de ces mannequins pendus enchevêtrés… Quitte à en conjurer la brutalité par une page entière couverte de Je t’aime (1977). Et puis, la couture (ses parents avaient un atelier de restauration de tapisseries) qui raccommode un cœur entouré d’aiguilles et de bobines de fils (Heart, 2004) : pour le réparer ou l’écorcher ? Ambiguïté d’une mécanique qui couture les sentiments pour mieux se les approprier dans le moule du patriarcat.

Le sens, l’âme ? La réponse de Louise Bourgeois, c’est le sang ! Cette figure du désespoir scellant notre impuissance…

Retisser l’espace en bataille

Maurice Mata
Entre les lignes !

#EXPOSITION [édition numérique semaine 11]
Galerie Valérie Cardi (Mulhouse) du 12.03 au 16.04.2022

Pour cinq semaines, la galerie Valérie Cardi accueille le travail de Maurice Mata que le musée des Beaux-Arts de Mulhouse avait exposé en 2014. L’artiste a eu plusieurs vies : éditeur, courtier en art… et bien sûr peintre. S’il a vite déserté les écoles d’art et ne revendique aucun maître, il reconnaît volontiers des influences : Soulages et sa série Outrenoir ou la récurrence du bleu Klein (dont il a élaboré son propre mélange plus stable que l’original selon ses dires :-)

Fervent adepte de l’abstraction, Maurice Mata avance d’emblée son refus de donner à ses œuvres un titre qui briderait l’imagination du visiteur. Il en est presque à regretter la trop grande figuration de sa série inspirée par les masques africains. Une envie de délivrer un secret tout en l’enfouissant profondément sous la géométrie ?

Si, notamment pour ses travaux récents, Soulages se caractérise par un geste ample imposant de (très) grands formats, une quasi-exclusivité de la matière noire et une direction identique des traces, Maurice Mata articule chaque toile – souvent carrée – en une entité géométrique diffractée : l’ostinato d’un thème principal affronte en contrepoint suspendu un motif voisin ou tranché selon la pièce. Un ordre en apparence nettement établi bousculé par un intrus ou une trahison, une tentative de perfection contrariée ou rompue par une saignée incendiaire. Quelquefois de ses jeux de diagonales, de rectangles, de lignes scrupuleusement alignées surgit la profondeur de la troisième dimension. Le damier devient labyrinthe, mais discret comme si, trop enraciné dans la toile, il hésitait/renonçait à prendre son envol.

Si le peintre superpose les couches, celles-ci s’échappent de l’oppression de la supérieure imposante, mais parcellaire. Naissent de subtiles nuances favorisant la vibration de tons proches : si l’incidence de la lumière fait vivre ses noirs, leurs marges sont contaminées par l’outremer sous-jacent. La défaite assumée de l’opacité plutôt que la victoire de la transparence crée ces débordements, ces frontières fragiles, mais impertinentes.

Cette netteté laisse peu de place aux courbes. Pourtant l’esquisse d’un paysage se devine parfois, mais une dominante rouge semble vouloir en désamorcer la tension figurative.

Des rêves géométriques que l’artiste transcrit directement sur la toile retissant le support en champ de bataille aussi tourmenté que feutré.

Sobriété bienheureuse

Françoise Ferreux
De la présence de la nature

#EXPOSITION [édition numérique semaine 4]
Espace d’Art Contemporain André Malraux (Colmar) du 15 janvier au 13 mars 2022

Françoise Ferreux, Collection (détail)

Au rez-de-chaussée de l’Espace Malraux à Colmar, une Collection (l’artiste revendique le mot) de sculptures en brins de lin cousus avec du fil de coton. Aux murs de la mezzanine, des dessins au feutre noir sur papier. Et deux choix exigeants : la sobriété et la monochromie – grège en bas, noir en haut.

Avec ces quinze tables carrées spécialement conçues pour offrir aux pièces une présentation horizontale, le White Cube prend des allures de musée zoologique avec l’éventaire raisonné d’une naturaliste qui aurait collecté des tests d’oursins, des coquilles de nautiles ou de crustacés voire des bois flottés rejetés par le ressac et qu’elle aurait patiemment répertoriés avant de les exposer. Le matériau est pour beaucoup dans cette première impression : calcaire et sable avec la brûlure du temps qu’évoque la teinte écrue du lin. Mais d’autres similitudes surgissent et la fantaisie s’enflamme vers des spécimens inédits minutieusement (re)constituées. Des sculptures molles que le visiteur a envie de toucher (malheureusement c’est interdit, les pièces étant fragiles).

Françoise Ferreux fabrique et invente (plutôt dans cet ordre) des créatures, des organismes, des objets tout en fils de lin cousus ensemble (celui en coton est invisible sauf certains nœuds). Pas de tressage, ni de tissage. Et une évidente affinité avec ce textile (depuis 2008) et son ancrage : les bandelettes des momies égyptiennes étaient en lin et son usage était majoritaire jusqu’à sa marginalisation au XIXe siècle par le coton plus propice à la mécanisation.

D’en haut, le regard appréhende l’ensemble de la Collection. Sur un des murs – les autres sont nus –, une citation de Marcel Conche extraite du livre (2001) qui donne son titre à l’exposition.

L’artiste invoque volontiers ce philosophe (centenaire en mars) : L’évidence de la Nature et l’évidence de la mort ne sont qu’une seule et même évidence. Droit de vie, droit de mort… et Françoise Ferreux assume ce provisoire. Ses sculptures peuvent se découdre, se défaire. Néanmoins elle donne figure à l’infigurable et mesure à l’incommensurable. Un geste d’incarnation.

Ses dessins au feutre s’inscrivent dans la même démarche. Celui du geste : une forme minuscule – boucle, hachure, maille, lignes parallèles… – dont la répétition engendre les représentations – microcosme ou macrocosme – avec plis et replis, textures végétales ou minérales, cartographie ou drapés… Le faire précède le concept et une énergique vie du trait sous-tend la maîtrise technique alors que ses œuvres dégagent beaucoup de douceur.

Linné considérait que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses. Aujourd’hui celles-ci disparaissent, alors Françoise Ferreux dessine, coud, fantasme de nouveaux spécimens pour compenser cet appauvrissement taxinomique. Avec une exigeante modestie.