εphεmεride 2022

L’essentiel de mes articles parus en 202dans le mensuel culturel
Sur la page d’accueil, des informations actualisées sur les évènements chroniqués encore accessibles.
#expositions : Sauveur Pascual (galerie Valérie Cardi, Mulhouse), Nos Îles (Fondation François Schneider, Watwiller), Marcelle Cahn, En quête d’espace (MAMCS, Strasbourg), Françoise Saur (Musée des Beaux-Arts, Mulhouse), Louise Bourgeois x Jenny Holzer (Kunstmuseum, Bâle), Maurice Mata (galerie Valérie Cardi, Mulhouse), Françoise Ferreux (Malraux, Colmar), Bestĭa (Musée Würth)
#théâtre, musique & danse : La dernière nuit du monde (Gaudé/Murgia), L’homme qui tua Mouammar Kadhafi (Poulin, Superamas), La nuit juste avant les forêts (Koltès/Cruciani)
#cinéma : J’ai aimé vivre là (R. Sauder), En nous (R. Sauder)


Un palimpseste de l’exil

Sauveur Pascual

#EXPOSITION [édition numérique semaine 21]
Galerie Valérie Cardi (Mulhouse) du 30.04 au 4.06.2022
11 rue Descartes – du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV

Sauveur Pascual – « Si tu le désires », 2022 (détail)

Le projet s’était noué lors de la dernière édition de St’art (novembre 2021) : une immersion dans l‘œuvre de l’artiste bas-rhinois Sauveur Pascual à la galerie Valérie Cardi (Mulhouse). Ses pièces couvrent une trentaine d’années avec une préférence pour l’acrylique, l’encre et les craies sur papier. De ses toiles souvent carrées, de ses polyptyques avec une attention particulière au cadre et de ses grands formats avec des collages, des phrases écrites (quelquefois à l’envers) émergent l’omniprésence des enfants et une troublante « solarité » : cette dense et éblouissante présence du soleil issue de Van Gogh, avec aussi la figure d’Icare (série de 1993) qui s’y brûle les ailes…

À quinze ans, tandis que ses camarades se retrouvent pour jouer de la guitare, de la batterie et montent des groupes de rock, Sauveur Pascual crée un groupe d’art : sa stratégie pour prolonger l’enfance dans l’âge adulte ?

Car de son Autoportrait (1987) en jeune adolescent à ces Paysages d’enfances (2022) en passant par les Enfants d’Izieu (série de 2002), leurs regards hantent ses travaux et nous interpellent. Ils proclament l’évidence d’un monde (en)volé : par la barbarie nazie à Izieu ou ce paquebot qui l’a arraché à l’Algérie en 1962. Même l’oisiveté de ses baigneurs semble contrainte par ces cadres qui les cernent et, non loin, ce transatlantique esquisse le risque de l’exil. Leurs visages perplexes surgissent de scènes quotidiennes avec un vélo, un cheval sur roulette, sous un parasol ou entourés de signes plus ésotériques, étiquetés de mots découpés dans les pages jaunies de livres pour enfants… L’artiste ranime leur mémoire, anoblit le destin de ces jeunes êtres éliminés physiquement comme ceux d’Izieu (le mémorial lui avait ouvert ses archives photos d’avant la rafle) ou évacués par leur mue en adultes responsables (?). Ces apparitions spectrales ou ostensibles suggèrent le potentiel gâché : seule l’enfance, avec son innocence et son enthousiasme, est capable de régénérer le monde. C’est cette lumineuse horizontalité de l’enfance qu’il faudrait préserver au lieu de s’en remettre à la verticalité du pouvoir.

Son optimisme gourmand d’avenir s’affiche dans la série Bonheurs (2016). Se référant ouvertement à Van Gogh, ses jaunes, ses rouges enfièvrent la si intense lumière d’un été qui ne devrait jamais finir (comme l’enfance…). Ce bonheur est capté dans l’instant, mais l’illusion se dissipe rapidement. La ponctuation des titres en tempère la plénitude. Éden se prolonge d’un  « ? » Comme dans la série éponyme, les Cyprès sont couchés…

Dans sa dernière série, Exodes, les activités balnéaires sont récurrentes, mais restent sous la menace du transatlantique (premier vecteur de la globalisation…). Ces polyptyques sont articulés par le blanc systématique des châssis qui à la fois prolonge et cloisonne celui de l’œuvre : solarisation, bois flotté blanchi par le sel… L’éclat de la corrosion : la beauté du Mal dresse ses cases, compartimente le monde (gestes barrières…). Et rend fou : un ciel griffé de noir comme parcouru en tous sens par un supersonique pris au piège. L’incandescente lumière demeure, renouvelée par ce presque noir et blanc scandé d’aplats céruléens. Avec les paquebots, un parfum de nostalgie traverse ses toiles d’une époque à l’autre plutôt que d’un port à un autre. L’enfermement se prête mieux au voyage dans le temps.

Si le peintre évoque Memling, Goya, Picasso, on songe aussi à la narration poétique d’Hugo Pratt et à Corto Maltese comme si l’artiste questionnait l’époque où s’est élaboré le désastre qui s’annonce.

Au fil de la visite, la peinture de Sauveur Pascual apparaît comme un palimpseste de l’exil et c’est avec une vigoureuse lucidité – la blessure la plus rapprochée du soleil selon la formule de René Char –, qu’il répond sans hésiter à la question de Picasso* : qui est l’ennemi ?
– L’ignorance !

*L’art n’est pas fait pour décorer nos appartements. C’est une arme contre l’ennemi.
La question c’est : qui est l’ennemi ?

Pablo Picasso

Chimères d’un monde flou

Nos Îles à la Fondation François Schneider

#EXPOSITION [édition numérique semaine 19]
Fondation François Schneider (Wattwiller, 68) du 29 avril au 18 septembre 2022
ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 18h

Pauline Delwaulle – série Haïkus cartographiques, 2019

Deux approches du confinement de 2020 étaient possibles. Endurer le joug des restrictions – du hurlement des sirènes à l’obscénité des quotidiennes statistiques – ou cultiver l’imaginaire et – tant qu’à faire – s’inventer libre ! Sur une île qui conjugue liberté et isolement ? Ce fut le choix de Marie Terrieux, directrice de la Fondation et commissaire de l’exposition qui a élaboré cet archipel de 21 propositions (20 artistes). Sa narration rythmée d’extraits littéraires évoque l’insularité en jetant l’ancre sur des territoires troublants ou saisissants.

Le son d’entrée.
Celui de la tempête et du naufrage, échapper/survivre à un monde hostile avant d’accéder à l’ailleurs comme Orphée traversant le miroir : C’est du vent, le noir avec juste une ampoule de cambuse (installation sonore de Philippe Lepeut, 2015). Puis une chicane. Grondement de cataracte dans Le Refuge de Stéphane Thidet (2007) : sa cabane inondée d’une pluie perpétuelle et drue occupe l’espace central de la Fondation imposant sa présence sonore jusqu’à la mezzanine. L’illusion de notre monde – avec ces livres noyés – qui ne nous protège pas ?

Puis Robinson.
En métaphore inévitable du naufragé cherchant à entrer en re-possession de soi et qui se décline en perplexité contrariée (Rodney Graham), en stratégie de survie en milieu hostile (Abraham Poincheval ou Gilles Desplanques), en convoquant des images d’archives pour une autofiction filmée sur l’île aux naufrages (Eleonore Saintagnan, Une fille de Ouessant, 28 min, 2018), en réinventant un hédonisme familial enjoué d’un paganisme facétieux (photos de Yohanne Lamoulère).

Avec Vendredi.
Et s’ouvrir – prudent – à cette nouvelle altérité avec l’inquiétant tribalisme de masques vaudous (Pierre Fraenkel), le kitch des vahinés filmées – à Toulon ! – (Charles Fréger), l’échouage de nos totems quotidiens (Axel Gouala) ou l’ombre portée de notre dite civilisation externalisée sur l’île prison de Manus Island avec le diptyque vidéo d’Hoda Afshar (Remain, 2018).

Et la nature.
Déroutante forcément. En Palmier synthétique et carbonisé (Sébastien Gouju), âprement minérale (photos de Cécile Beau) ou fragile et sédimenté avec une grâce corallienne : les faïences et porcelaines émaillées de François Génot (2022).
Mais l’artificialisation des esprits produit aussi ce rêve climatisé pour touristes en goguette balnéaire entre eaux turquoise et superstructures d’extraction minière sur Yali en mer Égée (installation vidéo d’Olivier Crouzel, 2021).

Arpentage enfin. Et nommer ! Pas de survie sans contrôle…
Exploration et identification de ces terres par la cartographie comme outil de survie (Benoit Billotte) ou d’appropriation du monde – en 80 jours et 331 pages (Aurélien Mauplot).
Pulsations cyanotiques des hauts fonds comme sur ces écrans de guerre ou de catastrophe : la sophistication des onze Haïkus cartographiques de Pauline Delwaulle (2019) détourne celle des moyens d‘inventaire et de toponymie.
Au revers, un planisphère activant les liens entre nos îles continentales, fresque rouge sang sur les eaux globales dégorgeant sur le sol ses écheveaux cramoisis (Brankica Zilovic, Embrace again, 2018).

Le son vibrionne aussi dans ce sous-sol, plus délicatement. Respiration champêtre de la chimère sonore (P. Lepeut) ou le subtil tintinnabulement des coquillages cueillis sur l’estran de Gdansk et agités par une brise (Stéphane Clor).

Nos îles explorent une insularité flottante, vibrante de questions et d’ambiguïté, d’inventivité et de virtuosité technique aussi qui, agrégées en archipel, interrogent la sauvagerie. Ailleurs ? Ou ici ? La nôtre ?
Judith Schalansky (Atlas des îles abandonnées, 2010) suggère :
Le paradis est peut-être une île. L’enfer en est une autre.

Addendum du 20 mai 2022.
Marie-Anita Gaube, M’hammed Kilito, Eva Medin et Sarah Ritter sont les 4 lauréats du concours Talents Contemporains 2022. Leurs œuvres rejoindront la collection de la Fondation.
Le jury était placé sous la présidence de Jean-Noël Jeanneney. 432 artistes originaires de 36 pays avaient candidaté.

Envol géométrique

Marcelle Cahn, En quête d’espace

#EXPOSITION [édition numérique semaine 18]
Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg du 29 avril au 31 juillet 2022, catalogue 44 €
Tous les jours – sauf lundi – de 10h00 à 18h00
Musée d’art moderne et contemporain Saint-Étienne Métropole (MAMC+) du 24 octobre 2022 au 5 mars 2023
Musée des Beaux-Arts de Rennes du 1er avril au 30 juin 2023

Marcelle Cahn – Cat.73, Composition Tête bleue, vers 1926-1927 (détail)

Même si elle était d’un naturel discret et modeste, Marcelle Cahn s’est beaucoup impliquée dans l’effervescence artistique d’avant et d’après-guerre. Sa réserve, son engagement pour le travail de ses collègues et des moments d’éclipse ne lui ont pas permis d’acquérir la notoriété qu’elle méritait. Trois musées qui ont beaucoup enrichi leurs collections grâce à elle lui rendent aujourd’hui hommage à travers cette exposition monographique. Le MAMCS en tout premier qui a bénéficié en 1980 d’une importante donation de l’artiste, avant Saint-Étienne et Rennes. L’itinéraire qu’a élaboré la commissaire Cécile Godefroy est fort logiquement chronologique avec plus de 400 pièces.

Née en 1895 à Strasbourg où elle prend ses premiers cours de dessin, Marcelle Cahn déménage à Berlin avec sa famille en 1915 en raison du premier conflit mondial. Elle y côtoie aussi bien des représentants de la Sécession (elle sera l’élève de Lovis Corinth) que les expressionnistes à la galerie Sturm. Quelques pièces attestent ces influences notamment une huile traitée en pleine pâte : Nu berlinois (1916). Des Cygnes, l’élan des Trois biches, figures très graciles, préfigurent la future légèreté de sa ligne et de sa touche (Cat. 37 & 38, 1914).

De 1920 à 1930, elle s’installe à Paris avec de fréquents séjours à Strasbourg. Elle y suivra les cours de Fernand Léger et d’Amédée Ozenfant dont elle gardera les couleurs plus sourdes et un goût pour l’épure. Si son geste reste figuratif, il articule désormais les volumes suivant les leçons du cubisme. La figure humaine entre en concurrence avec le décor : vases, raquettes, rames, rues… Elle participe à des expositions collectives et gagne l’estime de ses pairs : Guitare et éventail (1926) ou Femme à la raquette (1927). Avec les mêmes profonds aplats, elle peint ses premières Compositions abstraites (1925). Parallèlement les corps s’étirent (La Nageuse, 1930), deviennent fluides (Personnages (Profil bleu), vers 1948) cherchant sa voie dans cette tempête que nous appelons le progrès selon le mot de Walter Benjamin (1940).

Le mystère demeure sur son retour à Strasbourg en 1930 où elle cessera quasiment de peindre, se consacrant au dessin sur le motif… Cet ascétisme et cette discrétion se prolongeront à Toulouse où sa famille se réfugie en raison de la guerre et du risque de déportation.

Dès 1946, elle retourne à Paris et s’installe en 1952 dans un logement-atelier rue Daguerre. Une année charnière avec sa première exposition personnelle et un changement de style. Avec des compositions d’une rigueur limpide affinée jusqu’à la transparence sur l’écrin de l’absolu blanc, elle tente de reconstruire un monde fragile, mais joyeux et coloré. Une période très prolixe où dominent les verticales et les horizontales qui s’élargissent en fins rectangles rompues quelquefois de cercles par l’ajout de pastilles, de sphères en surépaisseur. Des propositions composées à la fois d’une fugue graphique avec la subtile mise en résonance de couleurs délicatement choisies et de sa partition. Certaines évoquent des plans d’urbanisme, puis, vers 1960, quelques-unes semblent chercher la perspective avec des diagonales, des lignes de fuites quêtant la troisième dimension. Elle se concrétise dans sa série Spatials (1966-1976) avec leurs plans pliés ou rabattus et avec deux sculptures inaugurées en 1976.

Résidente à partir de 1969 à la Fondation Galignani à Neuilly (jusqu’à son décès en 1981), elle réalise de nombreux collages utilisant des objets quotidiens, des gommettes, des cartes postales… Une féerie plastique et ludique – faisant surgir un personnage d’une enveloppe (Cat. 227, 1977) – fruit d’un enthousiasme de gamine guillerette qui devise, assise sur son lit et entourée de ses découpages, avec Pierre Gisling en 1976 (film de Louis Barby pour la collection Clés du regard, 40 min, visible en fin de parcours) :
Je ne réfléchis jamais. Je fais quelque chose et puis je m’envole.

Commissariat : Cécile Godefroy
avec Barbara Forest (MAMCS) et Alexandre Quoi (MAMC+)

Chemins de désirs

J’ai aimé vivre là de Régis Sauder (2020)
avec la participation et les textes de Annie Ernaux

#CINÉMA  [édition numérique semaine 16]
documentaire sorti en salle en juillet 2020 (89 min)

Régis Sauder a rencontré Annie Ernaux en marge d’une projection de son Retour à Forbach : un documentaire où la maison de son enfance est vidée, métaphore d’une ville qui se vide… de son activité et sans doute un peu de son âme. De cette plume, de cette caméra qui racontent, traquent la vitalité des « quartiers » devaient forcément naître un projet partagé. C’est J’ai aimé vivre là. Là, c’est Cergy-Pontoise (210 000 habitants), ville nouvelle surgie de nulle part dans les années soixante-dix et où Annie Ernaux vit depuis vingt ans. Sorti en 2020 dans les turbulences des restrictions sanitaires, le film prolonge sa carrière en parallèle du dernier opus du réalisateur : En nous.

Les chemins de désirs sont ces itinéraires qui naissent, se gravent sous les pas des usagers, des riverains et que les urbanistes, les architectes n’avaient pas prévus. Une appropriation têtue et dynamique qui redessine les aménagements en cité rêvée. Des lignes microscopiques quelquefois – pour gagner cinq secondes –, mais surtout la vie qui s’empare des lieux : y échanger, y partager, y apprendre, y chanter et danser… Un vaste mouvement qu’insufflent les habitants à leur espace et qui innerve le film.

Au début, le RER nous mène à Cergy avec les visages de passagers que le spectateur apprendra à connaître. Vers la fin, l’usage du roller amplifiera la respiration de ces espaces urbains. Des trajectoires régulièrement ponctuées par la silhouette d’un couple qui s’embrasse comme un leitmotiv de sens et de promesses. En cinquante ans, la végétation aussi a conquis le minéral magnifiant les images de Tom Harari. Même les départs – souvent pour poursuivre des études – sont des aboutissements teintés de regrets par la crainte du déracinement.

La poésie des textes d’Annie Ernaux, lancinants, obsédants, tresse une tonalité mineure, mais résonne toujours du regard empathique pour tous ces êtres qu’elle côtoie. Des corps trop souvent saisis par le maussade rituel des courses au supermarché et le métro-boulot-dodo – scandé comme un rappel à l’ordre par cette énorme horloge de la gare qui toise la foule industrieuse.

Un film choral dont l’écrivaine serait l’aède et les habitants les choristes qui, tour à tour, lisent ses textes et se racontent avec leurs mots. Des visages, des sourires, beaucoup de complicités que fait revivre le réalisateur. Une jeunesse d’âme et un enthousiasme partagés tant par les adolescents nés là que les anciens qui ont fait souche voilà des décennies. Un terreau humain qui perpétue aussi la solidarité et l’accueil bienveillant des premières années quand la France manquait de bras – la patinoire est devenue centre d’accueil pour migrants. Tous partagent leurs lignes de vie : des coins de parc, des bords d’Oise, des bouts de jardin avec d’amicales tablées qui tissent les liens à l’écart du spectaculaire urbanistique – l’Axe majeur tourné vers celui de la Défense, la pyramide inversée de la préfecture, la place des colonnes-Hubert Renaud, la gare…

L’utopie est dans les gens qui font la ville, lui donne cette incroyable énergie comme le suggère le réalisateur qui compose ici une cartographie subjective et humaine en contrepoint des mots d’Annie Ernaux. Au fil de ses voyages, Nicolas Bouvier avait dressé ce bel Usage du monde, Régis Sauder, de film en film, dresse ce bel Usage de la Ville.

documentaire de Régis Sauder
image : Tom Harari, Régis Sauder ; montage : Agnès Bruckert ; son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

The Safe Place

En nous de Régis Sauder (2021)

#CINÉMA  [édition numérique semaine 14]
documentaire sorti en salle en septembre 2021 (89 min)

En 2009, Régis Sauder avait filmé une quinzaine de jeunes des quartiers nord de Marseille (une ZEP) qui s’emparaient d’un texte du XVIIe siècle et, grâce au filtre des mots de madame de Lafayette, évoquaient leur vie, leurs difficultés, leurs rêves… C’était le très beau : Nous, Princesses de Clèves. Ils et – surtout – elles étaient en première ou en terminale et passaient le bac. La plupart l’ont eu, d’autres pas. Dix ans plus tard, le réalisateur les interroge à nouveau : Quand je les ai retrouvés pour entamer l’écriture de ce film, j’ai été frappé par leur force, leur aptitude à déjouer les schémas d’un verdict social qui les voudrait courbés, soumis, radicalisés…

S’il filmait beaucoup les visages, le réalisateur capte ici la gracieuse chorégraphie des corps qui marchent, conduisent, s’approprient l’espace urbain, le paysage – les parcs remplacent les cours et le béton. Il tisse aussi le temps entre le passé – quelques archives des Princesses – et le présent forcément plus terne. Les images sont tournées pour l’essentiel au début du 2e confinement (novembre 2020). Un contraste qui accentue la couleur de leur vie présente devenue sérieuse. Des lunettes mangent quelques visages. Au gré des échanges sont évoqués des enfants nés depuis, des séparations aussi, une responsabilité et des chemins de vie pas toujours faciles. Cependant par deux ou trois, le lien perdure et les rires, les partages renaissent avec le verdict du réalisme qui sanctionne désormais les départs de rêve. En dix ans, ils ont déjà beaucoup vécu mais l’engagement prend le pas sur la révolte.

Le Nous des titres est essentiel pour Régis, ses témoins, ces jeunes devenus adultes. Et si lucides sur leur condition. Être ou ne pas être, pour eux, la question ne se pose pas. Ils sont, envers et contre tout. Avec un peu d’amertume, car l’égalité des chances n’est pas vraiment au rendez-vous et la société leur renvoie obstinément leur condition d’origine, leur couleur de peau… un parfum discrètement patriarcal voire colonial malgré des avancées.

Si l’ascenseur social est en panne, Armelle défend le service public pour qu’il ne le soit pas définitivement. Laura, docteur en pharmacie, évoque l’insertion professionnelle bien plus facile pour les camarades issus de milieux favorisés.
Au fil des conversations surgit ce maillon essentiel de leur réussite : l’école de la République et l’entrée au lycée pour décrocher le bac qui semble conjurer la prédestination à l’échec. En creux se dessine le schéma qui marche : l’appui du ou des parents avec l’indispensable soutien humain et matériel des services publics, l’école en tout premier.

Et c’est là où le bât blesse.
En fil rouge du documentaire, la voix off dite et écrite par Emmanuelle, professeure de français depuis 15 ans au lycée Denis-Diderot, traduit le sentiment partagé par ses collègues et le réalisateur. Le désengagement de l’État enfonce le clou de la marginalité au nom d’une fictive rentabilité (ZEP, etc. : tous ces changements de noms avec toujours moins de moyens) favorisant le focus sur les voitures brûlées, les trafics et les règlements de compte. Le jeune Abou établit un constat similaire à l’hôpital : épuisé par sa tâche d’infirmier en France et le sentiment de ne plus être au service des patients (60 à gérer), il a trouvé un poste à Lausanne où il s’épanouit (avec seulement 15 patients).

Alors ?
Croire en Nous. Préserver et solidifier entre nous ce commun nécessaire : la bienveillance au bon sens du terme et au bon endroit, à l’opposé du laxisme brandit par certains. C’est ce qu’ont réussi ces jeunes : investir the safe place, pas seulement matérielle, mais en termes d’éthique, d’intelligence, de conduite de vie.
La galère – quelquefois noire – serait-elle le préalable pour ouvrir notre conscience vers une lumineuse épiphanie ?
Avec l’obligation de provoquer le miracle qui peut nous sauver…

documentaire de Régis Sauder
image : Aurélien Py, Régis Sauder ; montage : Agnès Bruckert ; son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

Esthétique des ruines

La dernière nuit du monde
Laurent Gaudé

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 12]
Les Vagamondes 2022, représentation du vendredi 18 mars 2022 à La Filature, Mulhouse

En lisant le postulat du spectacle – supprimer le sommeil –, instinctivement c’est le fameux travailler plus pour que le capital gagne plus qui vient à l’esprit. Et comme c’est l’ingestion d’une pilule révolutionnaire qui active la capacité de veille, s’invite la stratégie vaccinale toute récente avec son ambition d’unanimité totalitaire – et les auteurs revendiquent l’influence de cette période pandémique dans leur inspiration. Très vite cependant, avec ce bouleversement des cycles naturels et l’instauration d’une nuit active, d’autres questions surgissent. Que devient tout cet espace de liberté brusquement anéanti : le lien et le festif, l’amour, le rêve, etc. ?

Dès l’entrée du public, un gigantesque écran carré au centre du plateau pulse de visages et de voix. Un premier cadre. Deux rectangles lumineux au sol s’y ajouteront : les espaces dédiés au personnage principal, un des promoteurs du projet (joué par le metteur en scène Fabrice Murgia lui-même), et à sa femme Lou (Nancy Nkusi) qui imposent d’emblée la distance entre les êtres. Autour l’environnement reste plus indistinct, se nappe de fumerolles et sera la neige de la fin. Les lumières d’Emily Brassier sculptent de belles images focalisées par ce qu’affiche l’écran : des flashs angoissés (tels des images subliminales), des témoignages venant de l’autre bout du monde (le projet est planétaire), beaucoup de gros plans en direct de la comédienne notamment lorsqu’elle chante. Des visages qui disent, se disent avec régulièrement des répliques qui font mouche. Les trois cadres structurent le jeu. Si l’écran offre une dimension cinématographique à Lou qui épure, le dispositif enracine les comédiens et mène par moments l’acteur vers une surexpressivité corporelle. Des ego en naufrage sur leur radeau de lumière ? Un corps qui se rebelle ou pris de convulsions par manque de sommeil ? À la fin, le couple se retrouvera en dehors de ses cadres. Dans l’au-delà, au-delà de ce monde qu’il a contribué à fabriquer… ou à détruire.

Car évidemment tout déraille : les corps, les mécanismes physio-biologiques avec des conséquences sur l’écosystème et les autres créatures qui nous tournent le dos : tout est tordu. Une caricature d’anthropocène.

Sans nuit, les yeux saignent et, avec la nouvelle frénésie, plus personne ne prend le temps de protéger le peu qui reste. Le système lui trouve du temps supplémentaire pour travailler à sa propre perte, produire de nouvelles ruines. Décidément la technologie ne nous sauvera pas, bien au contraire, elle nous décimera comme l’ont été les populations amérindiennes par l’irruption des maladies importées par les conquistadors.
D’ailleurs la technologie sera-t-elle capable de perdurer sans nous ? Sans le dévouement de ses officiants humains ?

scénographie Vincent Lemaire, création vidéo Giacinto Caponio, création son Brecht Beuselinck

• Spectacle donné dans le cadre du festival les Vagamondes 2022 (15-27/03) qui expose aussi The Nemesis Machine, la vibrionnante métropole high-tech de Stanza jusqu’au 27 mars (sur la mezzanine) et l’apesanteur plastique des photographies de SMITH jusqu’au 7 mai (dans la galerie).

Désactiver l’Incontrôlable !

L’homme qui tua Mouammar Kadhafi
Superamas

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 12]
Les Vagamondes 2022, représentation du mercredi 16 mars 2022 à La Filature, Mulhouse

Dans le cadre du festival les Vagamondes, la Filature a accueilli une proposition de théâtre documentaire et interactif sur le renversement de Kadhafi imaginée par le journaliste politique Alexis Poulin et le collectif Superamas. Ils ont convaincu un véritable maître espion en poste à Tripoli de 2007 à 2011 de témoigner à visage découvert afin de préciser les dessous de l’implication du Libyen dans la présidentielle française de 2007 et de son retour en grâce internationale jusqu’à sa chute planifiée le 20 octobre 2011.

Avec la tension du direct, Alexis Poulin est dans son rôle de journaliste d’investigation (à un moment, il était question de publier son enquête en livre). Il détaille l’enchaînement des faits, le rôle des différents protagonistes matérialisés sur scène par des portraits manipulés comme des pions sur l’échiquier international. En maître des horloges, il accueille cet ancien agent de la DGSE, l’interroge, invite les spectateurs à poser leurs propres questions (et ils ne s’en privent pas).

Les tenants et les aboutissants, les manipulations aussi (les fake news avancées par Al-Jazeera) s’exposent sous nos yeux et révèlent le narratif pour « vendre » à l’opinion le renversement de l’incontrôlable dictateur Libyen par le CNT. L’ex-espion (son nom n’est pas mentionné) raconte sobrement la fin du fantasque dirigeant tempérant le sensationnalisme de ce moment sordide dont des images avaient circulé sur les écrans. Il s’interroge aussi sur ce geste de mort : Qu’est-ce qui compte véritablement dans cette histoire ? Est-ce que c’est le nom de l’homme qui a appuyé sur la gâchette ou c’est le nom de celui qui lui en a donné l’ordre ?
C’est d’ailleurs ce sentiment d’être trahi et de ne plus agir pour l’intérêt général qui lui a fait renoncer à cette carrière.

Le journaliste le rappelle au début : cette forme théâtrale veut prendre le temps de l’intelligence, ce que ne permet pas le plateau de télévision (ou les joutes des réseaux sociaux) qui attise l’urgence et l’affrontement des postures idéologiques plutôt que de poser les enjeux y compris sous-jacents, ceux de la géopolitique (et de l’économie !). Contrairement à un livre, elle permet l’échange avec le public (très impliqué ce soir-là) et donne une densité concrète à ces événements, ces personnalités.

À démonter le complot (le plot des scénarios hollywoodiens), la pièce interpelle aussi sur la transparence et la vocation de la guerre lancée au bénéfice d’intérêts privés ou du pouvoir de quelques-uns sous prétexte de libérer un peuple avec le story telling émotionnel qui assure l’après-vente. La manipulation des masses n’est pas une exclusivité des régimes totalitaires et nos démocraties ne s’en distinguent que par quelques nuances de brutalité.
Malheureusement l’actualité nous confronte à une tragédie de plus où quelques ego se purgent à nouveau dans le sang des Autres. Des Autres toujours trop nombreux à pleurer, saigner, mourir.

Urgence avant dispersion

Françoise Saur
Ce qu’il en reste

#EXPOSITION [édition numérique semaine 10]
Musée des Beaux-Arts (Mulhouse) du 5.03 au 15.05.2022
#LIVRE Prises de vie / photographies de Françoise Saur, suivi de Dernier feu, nouvelle de Nicolas Bézard (Médiapop Éditions, 160 p., 16 €)

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Françoise Saur dans la Chambre 5 : Orientalismes

Pour honorer l’invitation du Musée des Beaux-Arts de Mulhouse (lancée en 2017, mais mise en œuvre avec la conservatrice Chloé Tubœuf seulement en 2021 en raison de la pandémie), Françoise Saur propose une plongée dans la mémoire intime et la décline en cinq Chambres. Deux pistes s’y croisent. Des « photos d’inventaire » réalisées lors du rangement des biens de ses parents décédés – c’est sa toute dernière série – et un film projeté dans la « Chambre 3 » réalisé à partir du journal qu’elle tient depuis les années soixante-dix : Prises de vie.
Un envoûtant travail de mise en beauté du temps.

L’exposition associe des objets réels (photos d’archive, lingerie, collections, etc.) qui deviennent vestiges de civilisation dans l’espace muséal avec, aux murs, une mise en scène de ces fragments de vies photographiées par l’artiste. Son travail sur les rendus en grands formats leur donne une spectaculaire matérialité – dans un premier mouvement, le visiteur croit voir l’objet réel dans ses trois dimensions – et les magnifie jusqu’à la transcendance de certaines natures mortes ou vanités qui jalonnent l’histoire de la peinture. Au-delà de la profondeur, c’est le temps et la densité de la mémoire qu’installe son travail. C’est particulièrement sensible dans la Chambre 1 : Les Malles (anciennes, tapissées de tissu à l’intérieur) composent d’exubérantes partitions avec leur contenu en déballage. Françoise a ce don d’élargir le champ des deux dimensions du cadre vers l’universalité, comme si elle rendait palpable à travers une banale liste de courses le festin qui suivra.

Si la présentation peut évoquer un cabinet de curiosités (l’inévitable vintage de certaines pièces l’aiguise), plutôt qu’exotiques, les objets sont ceux du quotidien d’hier, d’avant-hier anoblis par la distance temporelle et le regard de l’artiste. Ces reliques – lettres d’amour (une pile équivalente à une ramette), télégrammes, diplômes, cartes postales, clefs, médailles, vaisselle, etc. – s’affichent aussi précieuses que celles de personnalités consacrées par l’histoire et suggèrent la substance de la Vie plutôt que le récit biographique.

Prises de vie, le film co-réalisé avec Joris Rühl, plonge dans son cercle familial et amical, capte les moments joyeux et festifs offrant un contrepoint gorgé de sève aux objets forcément statiques exposés par ailleurs.
La complicité de Philippe Schweyer (Médiapop) lui a permis d’éditer en livre les photos utilisées prolongeant Les années Combi de 2017.

L’exposition est aussi emblématique du parcours de la photographe. Connue pour ses clichés noir et blanc en argentique, elle a toujours tiré elle-même les épreuves dans sa chambre noire délaissant la couleur beaucoup trop contraignante. Les logiciels de retouches d’image lui ont permis de trouver une maîtrise comparable de la gamme chromatique et de migrer vers le numérique. Compositions sur le marbre (2019, deux clichés de la série sont visibles au rez-de-chaussée), exposées au MAMCS durant l’été 2021, avaient déjà permis d’admirer cette évolution. Fascinant passage d’un monde où le noir et blanc captaient l’intensité de la Vie vers la couleur qui en sédimente les traces luxuriantes comme la poussière sur cette pile de livre (Chambre 2 : Les Accumulations) – le savoir, l’intelligence délaissés par la culture 2.0 ?

Ce qu’il en reste ?
La délicatesse du temps qui passe, l’air de rien, et la puissance thaumaturge des images de Françoise Saur !

Intime violence

Louise Bourgeois x Jenny Holzer
The Violence of Handwriting Across a Page

#EXPOSITION [édition numérique semaine 8]
Kunstmuseum Basel – Neubau du 19 février au 15 mai 2022
#LIVRE The Violence of Handwriting Across a Page / livre d’artiste, CHF 75
commissariat : Jenny Holzer avec Anita Haldemann

Cell XIV (Portrait, acier, verre, bois, métal et tissu), 2000 (détail)
ARTIST ROOMS: Tate and National Galleries of Scotland. Lent by Artist Rooms Foundation 2011

Le Kunstmuseum Basel a donné carte blanche à Jenny Holzer pour une exposition hommage à Louise Bourgeois (1911-2010). Sa proposition, à la fois intelligente et admirative, est très respectueuse du travail de son aînée. Elle lui laisse l’essentiel des cimaises du Neubau puisque ses propres œuvres, élaborées avec des sentences de Louise Bourgeois, sont réservées aux projections dans l’espace public (sa marque de fabrique). L’originalité de son engagement se retrouve dans la mise en scène exigeante des œuvres avec en fil rouge les mots. Et Louise Bourgeois écrivait. Beaucoup !

Lavis rouge, hachures rouges, écriture au stylo rouge – rouge sang !
La violence de l’écriture saignant la page… comme l’indique le sous-titre de l’exposition. L’écriture ensanglante le papier, le biffe, le gondole, ajoute l’incendie de sa violence à l’obstination répétitive du trait, du geste. La commissaire accentue la dimension sérielle dans sa mise en espace qui décline la détermination compulsive de la plasticienne à chercher le signe juste, la représentation pertinente d’un feuillet à l’autre et tente de comprendre cette brutalité, cette barbarie dont le sens échappe, reste hors champ.
Les gros plans pleine page du livre d’artiste édité pour l’occasion – conçu également par Jenny Holzer – prolongent ce parti pris radical avec en regard les tourments et les horreurs de quelques anciens appartenant au musée : les pendus de Callot, Baldung Grien (Le suicide de Lucrèce, c. 1520), Holbein, Schongauer, Munch…

Les motifs répétitifs, superposés, alignés suggèrent la même vertigineuse aspiration que le tunnel de la Montée des bienheureux vers l’empyrée de Bosch, mais comme immobilisée, avec la profondeur qui résiste, s’aplatit devant l’évidence de la finitude, celle des organes, de la déchirure de l’enfantement, de l’affrontement des sexes qui ouvrent vers un piège au lieu du paradis promis, suscitant par moments un sentiment d’étouffement.

En 1990, Louise Bourgeois suggérait : « être artiste implique une forme de souffrance. Voilà pourquoi les artistes se répètent – parce qu’ils n’ont pas accès à un remède » (Freud’s Toy). Si elle avait assisté aux côtés de Rembrandt à La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (1632), sans doute qu’elle n’aurait retenu que le sanglant contenu des haricots et l’écarlate éviscération de la dépouille ! Mais au XVIIe siècle, la civilisation cherchait encore à (se) comprendre, aujourd’hui il n’y a plus rien à comprendre : le monde est une stupeur comme l’écrivait le philosophe Jean-Luc Nancy.

Et que faire contre cette cruauté clandestine ? Il y a la révolte et pour la partager, les images de ces organes crus, des corps qui n’en sont plus. Et les mots !
Jenny Holzer s’empare de ceux de son aînée et les met en scène, en dialogue. La rencontre a lieu dans cet espace des mots : leur récurrence obsessionnelle, leur questionnement, leur figuration, leur capacité à détourner – plaques funéraires, bannières, cahiers… Plutôt qu’un remède, ils trouvent le dérisoire : le poids du quotidien (The Hour of the Day, 2006), le passé (ces paysages de la Bièvre où elle a passé son enfance : La Rivière gentille, 2007) ou la provocation de The Destruction of the Father (1974-2017), de ces mannequins pendus enchevêtrés… Quitte à en conjurer la brutalité par une page entière couverte de Je t’aime (1977). Et puis, la couture (ses parents avaient un atelier de restauration de tapisseries) qui raccommode un cœur entouré d’aiguilles et de bobines de fils (Heart, 2004) : pour le réparer ou l’écorcher ? Ambiguïté d’une mécanique qui couture les sentiments pour mieux se les approprier dans le moule du patriarcat.

Le sens, l’âme ? La réponse de Louise Bourgeois, c’est le sang ! Cette figure du désespoir scellant notre impuissance…

Retisser l’espace en bataille

Maurice Mata
Entre les lignes !

#EXPOSITION [édition numérique semaine 11]
Galerie Valérie Cardi (Mulhouse) du 12.03 au 16.04.2022

Pour cinq semaines, la galerie Valérie Cardi accueille le travail de Maurice Mata que le musée des Beaux-Arts de Mulhouse avait exposé en 2014. L’artiste a eu plusieurs vies : éditeur, courtier en art… et bien sûr peintre. S’il a vite déserté les écoles d’art et ne revendique aucun maître, il reconnaît volontiers des influences : Soulages et sa série Outrenoir ou la récurrence du bleu Klein (dont il a élaboré son propre mélange plus stable que l’original selon ses dires :-)

Fervent adepte de l’abstraction, Maurice Mata avance d’emblée son refus de donner à ses œuvres un titre qui briderait l’imagination du visiteur. Il en est presque à regretter la trop grande figuration de sa série inspirée par les masques africains. Une envie de délivrer un secret tout en l’enfouissant profondément sous la géométrie ?

Si, notamment pour ses travaux récents, Soulages se caractérise par un geste ample imposant de (très) grands formats, une quasi-exclusivité de la matière noire et une direction identique des traces, Maurice Mata articule chaque toile – souvent carrée – en une entité géométrique diffractée : l’ostinato d’un thème principal affronte en contrepoint suspendu un motif voisin ou tranché selon la pièce. Un ordre en apparence nettement établi bousculé par un intrus ou une trahison, une tentative de perfection contrariée ou rompue par une saignée incendiaire. Quelquefois de ses jeux de diagonales, de rectangles, de lignes scrupuleusement alignées surgit la profondeur de la troisième dimension. Le damier devient labyrinthe, mais discret comme si, trop enraciné dans la toile, il hésitait/renonçait à prendre son envol.

Si le peintre superpose les couches, celles-ci s’échappent de l’oppression de la supérieure imposante, mais parcellaire. Naissent de subtiles nuances favorisant la vibration de tons proches : si l’incidence de la lumière fait vivre ses noirs, leurs marges sont contaminées par l’outremer sous-jacent. La défaite assumée de l’opacité plutôt que la victoire de la transparence crée ces débordements, ces frontières fragiles, mais impertinentes.

Cette netteté laisse peu de place aux courbes. Pourtant l’esquisse d’un paysage se devine parfois, mais une dominante rouge semble vouloir en désamorcer la tension figurative.

Des rêves géométriques que l’artiste transcrit directement sur la toile retissant le support en champ de bataille aussi tourmenté que feutré.

Sobriété bienheureuse

Françoise Ferreux
De la présence de la nature

#EXPOSITION [édition numérique semaine 4]
Espace d’Art Contemporain André Malraux (Colmar) du 15 janvier au 13 mars 2022

Françoise Ferreux, Collection (détail)

Au rez-de-chaussée de l’Espace Malraux à Colmar, une Collection (l’artiste revendique le mot) de sculptures en brins de lin cousus avec du fil de coton. Aux murs de la mezzanine, des dessins au feutre noir sur papier. Et deux choix exigeants : la sobriété et la monochromie – grège en bas, noir en haut.

Avec ces quinze tables carrées spécialement conçues pour offrir aux pièces une présentation horizontale, le White Cube prend des allures de musée zoologique avec l’éventaire raisonné d’une naturaliste qui aurait collecté des tests d’oursins, des coquilles de nautiles ou de crustacés voire des bois flottés rejetés par le ressac et qu’elle aurait patiemment répertoriés avant de les exposer. Le matériau est pour beaucoup dans cette première impression : calcaire et sable avec la brûlure du temps qu’évoque la teinte écrue du lin. Mais d’autres similitudes surgissent et la fantaisie s’enflamme vers des spécimens inédits minutieusement (re)constituées. Des sculptures molles que le visiteur a envie de toucher (malheureusement c’est interdit, les pièces étant fragiles).

Françoise Ferreux fabrique et invente (plutôt dans cet ordre) des créatures, des organismes, des objets tout en fils de lin cousus ensemble (celui en coton est invisible sauf certains nœuds). Pas de tressage, ni de tissage. Et une évidente affinité avec ce textile (depuis 2008) et son ancrage : les bandelettes des momies égyptiennes étaient en lin et son usage était majoritaire jusqu’à sa marginalisation au XIXe siècle par le coton plus propice à la mécanisation.

D’en haut, le regard appréhende l’ensemble de la Collection. Sur un des murs – les autres sont nus –, une citation de Marcel Conche extraite du livre (2001) qui donne son titre à l’exposition.

L’artiste invoque volontiers ce philosophe (centenaire en mars) : L’évidence de la Nature et l’évidence de la mort ne sont qu’une seule et même évidence. Droit de vie, droit de mort… et Françoise Ferreux assume ce provisoire. Ses sculptures peuvent se découdre, se défaire. Néanmoins elle donne figure à l’infigurable et mesure à l’incommensurable. Un geste d’incarnation.

Ses dessins au feutre s’inscrivent dans la même démarche. Celui du geste : une forme minuscule – boucle, hachure, maille, lignes parallèles… – dont la répétition engendre les représentations – microcosme ou macrocosme – avec plis et replis, textures végétales ou minérales, cartographie ou drapés… Le faire précède le concept et une énergique vie du trait sous-tend la maîtrise technique alors que ses œuvres dégagent beaucoup de douceur.

Linné considérait que la connaissance scientifique nécessite de nommer les choses. Aujourd’hui celles-ci disparaissent, alors Françoise Ferreux dessine, coud, fantasme de nouveaux spécimens pour compenser cet appauvrissement taxinomique. Avec une exigeante modestie.