εphεmεride 2021

l’essentiel de mes articles parus en 202dans le mensuel culturel
Sur la page d’accueil, des informations régulièrement actualisées sur les évènements chroniqués.
#livres : Homo Domesticus (J. C. Scott), Ce sont des bateaux que l’on regarde partir (C. Fourvel)
#expositions : Pierre Muckensturm (Malraux, Colmar), Pierre Soulages (Burda, Baden-Baden)
#cinéma : Ma chambre syrienne (H. Alhamwi)
#théâtre & danse : Créer aujourd’hui (Ballet de l’Opéra de Paris), Itmahrag (O. Dubois), Sous un ciel bas (W. Ali), La mer est ma nation (H. Moughanie)

Éloge du Barbare

Homo Domesticus, une histoire profonde des premiers États de James C. Scott

#LIVRES [édition numérique semaine 14]
chez La Découverte poche, jan. 2021 (323 p., 13 €)
(Yale University, 2017 – traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry, La Découverte 2019)

L’Histoire est écrite par les vainqueurs d’autant plus fermement qu’elle se doit de documenter leur puissance et leur rayonnement tout en dissimulant leurs fragilités. L’auteur détricote ce récit fondateur des Empires aussi partiel que partial et que nos États modernes perpétuent volontiers authentifiant ainsi leur mythe du progrès de l’humanité dont ils seraient l’aboutissement. La réalité est bien plus complexe et le livre offre une belle synthèse (24 pages de bibliographie) de cet « âge d’or des Barbares » dont le destin restait intimement intriqué aux premiers États.

Si cette interprétation biaisée a pu se pérenniser, c’est que les Empires produisaient une mémoire « en dur » avec leurs monuments et leurs écrits qui affirmaient leur haute idée de la civilisation et rejetaient dans l’ombre toutes les autres qui construisaient en matériaux périssables, écrivaient sur des supports corruptibles ne laissant aux archéologues que des témoignages ténus.

Ces barbares – chasseurs, cueilleurs, itinérants plutôt que nomades – avaient pourtant élaboré un véritable écosystème avec des implantations agricoles saisonnières (cultures sur brûlis), des nasses pour piéger les troupeaux lors des transhumances, etc. Cette organisation collective leur permettait de ne travailler que deux à trois heures par jour et la diversité de leurs activités d’être plus athlétiques et en meilleure santé que les sédentaires.

L’auteur décrit avec une certaine gourmandise les prémices de civilisation forgées par ces barbares. Un terreau qui, joint à des conditions favorables à la culture extensive des céréales (vastes zones fertilisées par les alluvions comme en Mésopotamie ou le long du Nil), a permis aux Empires d’émerger en imposant la sédentarisation des populations (très souvent au prix de la servitude : « dans la plupart des milieux naturels, seules la pression démographique ou une forme quelconque de coercition peuvent expliquer qu’une population de chasseurs-cueilleurs soit passée à l’agriculture. » p. 54).
Des céréales ? Car c’est un produit saisonnier récolté à périodes fixes, facile à stocker et à transporter, donc à imposer ! La civilisation est avant tout logique comptable ! « Avec le recul, on peut percevoir les relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit de s’approprier l’excèdent du module sédentaire « céréales/main-d’œuvre ». Ce module était en effet le fondement essentiel tant de la construction de l’État que du mode d’accumulation barbare. » (p. 271)

Sauf que les fragilités sont nombreuses : monoculture (risques accrus de famine), impôts, servitudes (esclavage souvent) et impact sur la santé (travail harassant et maladies induites par la concentration de population : « Il semble presque acquis que nombre de ces États se sont effondrés sous le coup d’épidémies », p. 55). Il est d’ailleurs troublant que les conditions à l’origine des zoonoses et des épidémies d’il y a 5 000 ans renvoient à celles de la pandémie actuelle (p. 134 à 135).

Mais toute histoire a une fin : « En reconstituant systématiquement les réserves de main-d’œuvre de l’État grâce aux esclaves qu’ils lui livraient, ou bien en mettant leur savoir-faire militaire au service de sa protection et de son expansion, les barbares ont délibérément creusé leur propre tombe. » (p. 283) Comme si le ver était dans le fruit et que seule l’échelle avait changé : l’humanité serait ainsi passée du village au village global. Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus d’échappatoire (à l’époque, l’écosystème permettait le retour au nomadisme pastoralisme).

L’exil et le rêve d’un royaume

Ce sont des bateaux que l’on regarde partir de Christophe Fourvel

#LIVRES [édition numérique semaine 10]
chez médiapop éditions, collection Ailleurs, nov. 2020 (141 p., 12 €)

L’auteur anime des ateliers d’écriture accueillant notamment des allophones, beaucoup étant des migrants d’hier et d’aujourd’hui, et même d’avant-hier. Il a ainsi collecté la parole d’une quarantaine d’entre eux. Des textes fragments évoquant leur vécu d’ailleurs et d’ici, illuminés par moments d’une saillie tranchante ou renversante comme celle d’Omassad : Le monde est un pays aux serrures compliquées où tout est rouillé sauf le ciel. (p. 35)

Les textes courts – souvent juste un paragraphe – s’enchaînent esquissant un paysage humain où se mêlent les origines et les générations. Des itinéraires, des vies qui glissent de là-bas vers ici, se posent, la plupart du temps, dans de petites villes. Des destinées semblables fuyant un printemps arabe ou le génocide arménien, et qui viennent de l’Est, des Balkans, d’Afrique ou d’Asie… Leurs paroles plurielles disent la récurrence de ce chemin d’exil, une composante éternelle de notre (in)Humanité.

Les confessions s’inscrivent dans l’enfance, scandent l’impérieuse nécessité du départ bien plus que l’envie. Ce : Il nous fallait juste partir résonne d’une bouche à l’autre, même si la guerre, les violences, la pauvreté sont invoquées. Leurs récits n’insistent guère sur les débris d’images concassées par la peur, les patrouilles, les armées arrogantes ou ivres (p. 86), préfèrent s’attarder sur leurs vies neuves avec la perspective d’un accomplissement.

Un univers littéraire et poétique dont l’auteur agence les fragments en citant l’Iliade et l’appel de ses aèdes sous les murs de Troie, en élargissant les perspectives afin que sa voix d’écrivain amplifie la matière sensible de ces hommes, ces femmes, car la vie pèse beaucoup plus lourd que la littérature (p. 14). L’exilé trouve ainsi une humanité et une identité grâce à ses propres mots : il ne sera personne avant son récit, sinon Il est une allégorie, un symbole, une pré-histoire que l’on s’illusionne de connaître. (p. 102)

Au fil des pages, l’unité nait de cette diversité et l’écriture tout en délicate broderie de Christophe Fourvel nous mène dans l’intimité de ces frères et sœurs humains avec la conviction que cette proximité fera tomber le mur des préjugées : Essayer d’être raciste avec de tels groupes d’humains, vous n’y arriverez pas. (p. 86)

Invité du mini-Festival du livre de Colmar mis en ligne du 22 au 27 février,
Christophe Fourvel est interviewé par Jacques Fortier
en compagnie de Marion Muller-Colard (Wanted Louise, Gallimard)

Horizon abyssal…

Créer aujourd’hui, Ballet de l’Opéra de Paris

#DANSE [édition numérique semaine 07]
Ballet de l’Opéra national de Paris, captation de janvier 2021 au Palais Garnier, Paris

La mise sous séquestre de la culture amène les structures à repenser leur programmation pour être déclinée en ligne. Quelquefois c’est une nécessité comme pour le Ballet de l’Opéra de Paris qui a une troupe à faire vivre. Une occasion de chroniquer des propositions au-delà de l’espace rhénan.
Ainsi Créer aujourd’hui – titre et thème ambitieux ! – a été proposé à quatre chorégraphes par Aurélie Dupond, directrice de la danse de l’institution parisienne. Pas de public en salle, mais une diffusion en ligne le 29 janvier (accessible jusqu’au 30 juillet sur le site de France Télévision).

La citation d’un photographe ouvre chaque tableau d’Exposure de Sidi Larbi Cherkaoui. Les costumes (signés Chanel) jouent du noir et blanc devant un fond évoquant un négatoscope accentuant le jeu des silhouettes. Un danseur armé d’un dslr circule parmi ses pairs projetant leurs images en direct sur deux écrans. Installé à jardin, le chanteur compositeur indie pop Woodkid distille des ambiances souvent planantes avec ses envolées en voix de tête, s’invitant même au centre du plateau pour une séquence.
Le chorégraphe déroule des arabesques classiques mâtinées de postures désarticulées plus contemporaines désactivant instinctivement les pointes. La troupe est virtuose jusqu’au bout des ongles et le dispositif de la réalisatrice Louise Narboni accompagne cette souveraine précision.
Mais mettre un masque aux danseurs, filmer la salle déserte, nimber une séquence de rouge et ce regard de photographe sont plutôt les alibis d’une exposition distanciée, certes gracieuse, qu’un regard critique sur le monde d’aujourd’hui.

Clouds Inside, le pas de deux de Tess Voelker (à 25′), une chorégraphe de vingt-trois ans (avec Marion Gauthier de Charnacé & Antonin Monié), s’affiche plus humoristique (musique avec solos de guitare très enlevés de Nick Drake) : une drague embarrassée de masques avec des déhanchements à la Chaplin. Un clin d’œil ludique à l’époque, toujours virtuose, mais il est peu probable qu’un couple s’amuse en métro ou sur un parking à goûter aux joies de l’amour masqué…

La dernière proposition, Et si de Mehdi Kerkouche (à 57′), transforme la scène de Garnier en grotte aux couleurs sourdes. Une musique électronique répétitive de Guillaume Alric (du groupe The Blaze) tire les corps d’une inertie larvaire vers un collectif sauvage et ritualisé où la rage du hip-hop reste sous contrôle. Les mouvements de révolte de certains danseurs tentés par le large sont vite ramenés dans la meute afin de maintenir cet ostinato communautaire. Le dernier solo alterne moments extatiques et pulsion de lâcher prise. Si le soliste semble entrevoir une issue, l’épuisement du groupe l’empêche d’y accéder : notre impasse contemporaine suggérée également par la mise en espace lumière évoquant la caverne de Platon ?

Auparavant (à partir de 34 min), Brise-lames de Damien Jalet sur une musique de Koki Nakano est d’une ampleur abyssale. Une chorégraphie liquide intimement intriquée au projet dramaturgique. Elle naît du presque rien avec, au son, ce goutte-à-goutte des profondeurs. Des fragments s’extirpent du fond (scénographie et costumes du photographe JR), des corps émergent peu à peu, sont doucement malmenés par la grâce liquide des courants, s’amplifient en madrépores flottants, colonisant le plateau en vagues de plus en plus amples et denses.
Un noir silence, puis le collectif s’amorce. Les danseurs se rapprochent, se touchent se retiennent, se portent, s’accrochent les uns aux autres, se rassemblent et se figent en un groupe compact. La caméra depuis les cintres cadre un bateau de migrants : un radeau de la Méduse contemporain où les corps des danseurs sont à la fois l’esquif et les réfugiés. Par cette image finale, pétrifiée, le naufrage – et il n’y a aucun rescapé – se reconstruit à rebours dans la conscience du spectateur. La caméra immersive l’a emmené entre les corps/algues de ces abysses jusqu’à cette plongée finale qui exacerbe l’axe de leur destin d’exil : des corps que la mer avale et digère.
Le chorégraphe transcende le confort de la Grande Boutique par ce geste magistral, à la fois douloureux et magnifique.
Et ce choix de montrer à rebours le temps du désastre est une invitation à refaire civilisation !

Avec les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris, filmés en janvier 2021

De fougue et de feu

Itmahrag d’Olivier Dubois

#DANSE [édition numérique semaine 06]
Les Vagamondes 2021, captation de janvier 2021 à La Filature, Mulhouse

Olivier Dubois partage depuis longtemps sa vie entre Paris et Le Caire. Pour sa nouvelle création, il s’est approprié le Mahraganat (« festivals » en arabe) qui a émergé dans l’ère post-Moubarak : le corps et la voix de la jeunesse égyptienne qui s’invite aussi bien dans les fêtes branchées que dans les mariages de quartiers. Avec force haut-parleurs !

Un électro chaâbi (c’est-à-dire populaire) signé François Caffenne et Ali elCaptin qui alterne les passages rythmés et énergiques et d’autres plus planants, mais entêtants et répétitifs. Si un oud instille par moments un parfum oriental, l’inspiration est plutôt occidentale. Le dress code est très street. La fête est suggérée par une grande roue avec les lignes des rayons, des diamètres, des cordes qui s’allument, s’éteignent, clignotent, changent de couleur, quelquefois avec un tempo de boîte de nuit.
Scandés – en arabe, mais on perçoit de l’anglais, du français (il n’y a pas de sous-titres) –, des échanges corporellement plus statiques assurent le passage d’un tableau à l’autre.

Ils sont sept, trois plutôt chanteurs, quatre plutôt danseurs. Tous ont moins de 25 ans : une jeunesse vérité. De jeunes coqs qui se défient, se jaugent, se liguent, font bandes (par moments on pense aux affrontements de West Side Story). C’est festif et joyeux ou tendu (ces pieds de micro qui deviennent des armes) avec une montée en énergie et en spectaculaire jusqu’au final rougeoyant nimbé de fumées où les percussions prennent la main car le feu et la fureur évacuent la parole.

Si les chorégraphies d’Olivier Dubois sont habituellement plus articulées, ces jeunes Égyptiens débordent d’énergie et d’enthousiasme. Le projet a été monté en partenariat avec B’sarya for Arts, Alexandrie, qui accompagne la jeune création égyptienne. Plusieurs mois de formation (entre autres à la danse contemporaine) ont permis à ces jeunes performeurs de passer de la rue à la scène.

La captation à la Filature le 28 janvier a été diffusée en ligne le lendemain en clôture des Vagamondes 2021.

avec Ali Abdelfattah, Mohand Qader, Moustafa Jimmy, Mohamed Toto (danse),
Ali elCaptin, Ibrahim X, Shobra Elgeneral (musique live, chant)
direction artistique, scénographie, chorégraphie Olivier Dubois,
composition musicale François Caffenne, Ali elCaptin, lumières Emmanuel Gary, Olivier Dubois

Destins fragmentés

Sous un ciel bas de Waël Ali

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 05]
Les Vagamondes 2021, captation de janvier 2021 à La Filature, Mulhouse

Le spectacle a été filmé à la Filature devant quelques rares invités. Les comédiens intègrent ce dispositif dans leurs marges d’improvisation et jouent des regards caméra. C’est en cohérence avec la forme, puisque la commande et la fabrication de la pièce sont évoquées dans le texte (créé en 2019).

Deux parois en équerre ferment l’espace de jeu. Celle à jardin est nue pour les projections – souvent en noir et blanc, toujours muettes, les comédiens assurant le doublage en direct. Une fenêtre perce celle à cour où se dresse une grande étagère encombrée d’accessoires datés. Sur le plateau, deux chaises et une cantine contenant d’autres souvenirs. Les indices du temps d’avant…
Car le temps hante l’exil de Jamal, un documentariste syrien. Il est installé dans une petite ville en France et on ne le verra pas : un troisième personnage en creux, mais omniprésent. Ses amis, en l’occurrence les deux comédiens, l’évoquent. C’est leur rôle ! Surgissent le réel et leur propre exil : celui de Nanda au Caire et celui de Sharif en Belgique.

D’emblée l’Histoire s’invite dans ces destinées. Cet accord verbal mais fondateur : la cession de Mossoul à la Grande-Bretagne par Clemenceau le 1er décembre 1918 qui amende l’accord Sykes – Picot (1916). Et ce livre Sur les routes de Syrie (1927) du comte Roger de Gontaut-Biron qui sert de fil conducteur avec cette question : est-ce que la Syrie a un avenir ?
Ainsi se complote le destin des hommes, des femmes, du pays.
Les images, les sons surgissent : films d’archives, prises de vues de Jamal – ses parents, ses lieux –, photos punaisées au mur, fragments de conversation, de lettres et ce répondeur où les questions se heurtent à l’absence de Jamal.
Des fragments pour un pays fragmenté.

La vie, une vie peut-elle surgir de ces fragments ?
Les ruines aussi sont des fragments…

avec Sharif Andoura, Nanda Mohammad
texte & mise en scène : Waël Ali, scénographie & costumes : Bissane Al Charif, lumières : Camille Mauplot, vidéo : Ghazi Frini, Bissane Al Charif, musique & son : Yazan Charif, Akkad Nizam Edine, Basile Pflug

Dessein d’exil

Ma chambre syrienne, documentaire d’Hazem Alhamwi (2014)

#CINÉMA [édition numérique semaine 05]
diffusé par arte après Sous un ciel bas / Les Vagamondes 2021

À la renverse, comme cette tortue mise sur le dos. Et qui se débat, se débat…

Alors le cadre se concentre sur les très gros plans : l’œil de l’animal ou des témoins, les rescapés des geôles des Assad. Le réalisateur laisse les ruines et la tragédie syrienne hors-champ et traque ces minuscules éclats de vie.
Quand il l’élargit, il montre les décombres ou les images de propagande, l’endoctrinement des enfants dans les écoles ou cette maîtresse à la retraite qui veut se laver des mots sales (selon le mot de Christian Bobin). Très sales !

Autre mise à distance : les dessins de l’auteur. Des dessins à l’origine du documentaire et qu’il a filmés avant de dévoiler le réel derrière les dessins. Beaucoup sont à la plume : la pudeur du noir et blanc pour éviter le rouge du sang ? Des dessins politiques, des masques dessinés (avec la vibration de la palette graphique) sur les visages des témoins qui souhaitent rester anonymes. Et en écho, ces paroles qui racontent l’insoutenable.
Un ami le regarde finir une planche et lui demande : Où sont les humains ? Il n’y en a pas. L’auteur lève les yeux et répond : Si, sous les décombres…

Le regard du réalisateur prolonge celui du peintre et nous offre de beaux plans emblématiques : ces oiseaux mécaniques attachés qui battent des ailes sans parvenir à s’envoler, à accéder à l’espace et au ciel, ces ralentis de plantes qui restituent ce temps long, cette patience subie pour survivre sous ce régime ou nécessaire pour endurer l’exil.

Le geste de dessiner, de filmer comme un refuge contre la répression et la barbarie.

Territoires en détresse

La mer est ma nation de Hala Moughanie

#THÉÂTRE [édition numérique semaine 04]
Les Vagamondes 2021, captation de janvier 2021 à La Filature, Mulhouse

Un abri de fortune sur pilotis et un couple. L’homme, tyran domestique maniaque, ordonnance ce minuscule territoire de dénuement : un dépotoir pas loin de la mer. La femme exécute ses directives qui préservent un semblant de civilité. Ils évoquent les déchets alentour – mais le public ne verra qu’une nappe de fumée stagnant en permanence sur le plateau – et les étrangers qui rôdent. Contre l’invasion des premiers, ils sont impuissants, contre les seconds, ils installent une clôture de barbelés…
Surgissent deux femmes, une mère et sa grande fille. Elles sont à la fois des intruses et une socialité possible. Elles fuient une misère encore plus grande : une fatalité qui pousse, pour survivre, à s’approprier la barbarie des bourreaux (récit glaçant de Murielle Colvez). Au bout : la folie. Une folie ordonnée qui amplifie la barbarie !
Reste la mer, l’espoir d’un ailleurs, qui devient une quête de soi avec au bout un possible chez soi. Seule la plus jeune s’y accroche, rêvant d’échapper à la fois à la misère et au poids de la tradition.

Le bruissement du noir installe lentement chaque scène, fait émerger les corps mangés par cette vapeur et leurs voix faites chair. Ces fumées ont une odeur, une moiteur et cette palpitation de la pénombre immerge le spectateur dans un séduisant espace théâtral.
Deux belles options de mise en scène qui font mesurer la distance entre le spectacle vivant et sa captation (respectueuse du projet au demeurant) filmée sur le plateau de la Filature avant la mise en ligne pour les festivaliers.

avec Soleïma Arabi, Murielle Colvez, Marianne Deshayes, Miglen Mirtchev
texte : Hala Moughanie, mise en scène : Imad Assaf, scénographie & costumes : Manon Grandmontagne, lumières : Vivien Niderkorn, son : Didier Léglise

La Filature, Mulhouse / Les Vagamondes 2021

Neige Noire

Soulages, Peintures 1946 – 2019

#EXPOSITION [édition numérique semaine 03]
Baden-Baden, Museum Frieder Burda du 17 octobre 2020 au 28 février 2021 (beau catalogue en allemand, 38 €)

Dès 1948 et l’exposition « Französische abstrakte Malerei » qui tournera pendant un an, l’Allemagne saura mettre en avant l’originalité et le talent du peintre, même pas trentenaire, né à Rodez. Le Dr Dominick, initiateur de l’évènement, choisira même une de ses toiles pour l’affiche. Suivront des invitations aux trois premières éditions de la documenta à Kassel et c’est à Hanovre qu’a lieu sa première rétrospective dès 1960.
Celle du Museum Frieder Burda qui rassemble une soixantaine d’œuvres fait suite à celle organisée l’an passé au Louvre à l’occasion du centenaire de l’artiste.

Brou de noix, ce presque noir, organique et naturel

Le corps de l’artiste – une énergie que prolonge le bras, la main, le pinceau, l’outil – et cette couleur sombre et végétale s’approprie le support – toile, papier, panneau de bois. Par le geste se cristallise un intense surgissement. Une concentration qui confine au tellurique. Essentiel : Soulages n’aime guère le mot abstrait – abstraire c’est enlever… Lui ajoute, construit, fabrique.

Outrenoir

La série Outrenoir (qui suggère cet autre bout du monde, mais aussi son autre versant) va aller au bout de ce noir (cette non-couleur), va chercher cet au-delà. Soulages réduit cette distance démesurée et ramène sous les yeux du visiteur la quintessence du noir. Car s’il a peu à peu réduit sa palette, il a densifié la matière : une épaisseur exigeante, délicate et obstinée, tendue de stries verticales, horizontales, obliques, rompues quelquefois, selon les toiles. Un noir qui désormais couvre tout le support, se suffit à lui-même et capte la lumière (même celle discrète de cet octobre pluvieux) transmuant ce noir en une luxuriante palette. Moirures, irisations, arêtes éclatantes, vif argent par endroits. C’est encore plus saisissant sur ces grands panneaux suspendus : des « murs de lumière » irréels comme une galaxie dont les visiteurs seraient les satellites. Outrenoir, entamée en 1979 – des grands formats dont trois peintures verticales de quatre mètres de haut exposées l’an passé au Louvre (ses derniers tableaux datés de 2019) –, accueille le visiteur dans la grande salle du rez-de-chaussée.

Le voyage remonte le temps (et les étages)

Les toiles des années soixante et soixante-dix se permettent encore d’autres couleurs, creusent le rouille, le rouge, le bleu, des couleurs dont l’affleurement est d’autant plus cinglant qu’elles sont colonisées par le noir. Et puis ces blancs, ces lacunes concédées au papier, au tissu, au bois brut qu’enlumine, non pas des dorures imagées, mais ce noir toujours qui capte la lumière et désavoue le noir qui n’est jamais obscurité, mais vibration polychrome. Il y a une ivresse du geste et cette omniprésence de la matière noire avec ce jeu sur le support : la coulure, la craquelure – ce jeu sur le temps qui passe et magnifie, le pari de la chimie qui transmue la liquide peinture en solide pigment telle cette matière croûteuse des libations versées sur les idoles africaines. Le jeu de la légèreté et de la masse, la spatule qui lisse ou racle, la brosse qui zèbre ou le couteau qui affouille. La tache, l’aplat, la traîne, le large, le généreux, le délicat, le fibreux, le ferme et le trouble. Et la vibration de tout ça qui projette dans l‘œil le blanc, le bois, la respiration du support. Avec la signature discrète au bas de la toile vivante.

C’est une remontée vers les origines, pas seulement vers les premières années du peintre, mais aussi celui de la matière. L’huile des Outrenoir brillante, épaisse, dense confrontée à ce lavis végétal (cette brou de noix entre 1946 et 1954) appliqué en légèreté laissant apparaître par transparence le grain du support. Ou d’autres pistes : le goudron sur du verre… Et ce changement d’échelle comme si le noir était à l’étroit dans les petits formats du début, souvent du papier, et exigeait ces formats gigantesques, presque en lévitation. Remarquable constance de l’artiste qui, du noir au noir, sait se renouveler, inventer en creusant opiniâtrement le même sillon.

Retour à l’enfance aussi. Alfred Pacquement, ami du peintre et commissaire aux côtés d’Udo Kittelmann, raconte cette belle anecdote. Enfant, Soulages traçait de grandes lignes noires – déjà ! – sur une feuille blanche et avec une telle concentration qu’un adulte lui a demandé ce qu’il peignait ainsi. Il a levé les yeux et a dit : je peins la neige.


#envie d’en parler, d’écrire…