εphεmεride 2023

un regard et des choix – forcément subjectifs – sur l’offre culturelle 2023…
#livres : Antigraffitisme (Jean-Baptiste Barra & Timothée Engasser)
#cinéma : Ceux de la nuit (Sarah Leonor)
#expositions : Silvère Jarrosson/L’œuvre qui va suivre (musée Unterlinden, Colmar), Anna Malagrida/L’Attente (La Filature, Mulhouse) /// vernies en 2022 : SurréAlice (MTU & MAMCS, Strasbourg), Art Brut (Musée Würth Erstein), Fabienne Verdier/Le chant des étoiles (Musée Unterlinden, Colmar), Fun Feminism (Kunstmuseum, Bâle)
#théâtre, danse : Festival Vagamondes (La Filature, Mulhouse), Des femmes qui nagent (Peyrade/Capliez), Vessel (Jallet, Nawa), Das Weisse vom Ei (Labiche/Marthaler), Quinzaine de la Danse (Mulhouse & env.), La nuit juste avant les forêts (Koltès/Cruciani)
Sur la page d’accueil, des informations actualisées sur les évènements encore accessibles.

εphεmεrides 20222021202020192018


Festival Vagamondes

11e édition du 17 au 31 mars 2023

#THÉÂTRE / DANSE / MUSIQUE /ARTS VISUELS
La Filature, Scène nationale de Mulhouse
15 spectacles dont 3 créations, 1 exposition, 2 projections au cinéma Bel Air,
13 séances scolaires, 9 structures partenaires
PASS VAGAMONDES : 15 €/place dès 3 spectacles, programme détaillé et réservation sur le site

HEN © Christophe Raynaud de Lage

Depuis son arrivée à la tête de la Filature, Benoît André souhaite que chaque édition du Festival s’empare d’une question de société avec des propositions qui interpellent – voire dérangent – par le fond comme la forme quitte à les associer : théâtre, danse, musique, arts visuels.
Du 17 au 31 mars 2023, c’est la notion de FRONTIÈRES au sens large (géographiques, idéologiques, sociétales…) qui s’invite et investira tous les espaces de la maison et même au-delà avec 9 structures partenaires.

Il a élaboré la programmation avec Superpartners (SMITH, photographe et metteur en scène & Nadège Piton, commissaire d’exposition et performeuse). Ces derniers ont imaginé un week-end d’ouverture dense et ambitieux – résolument festif aussi – avec dès vendredi (18h) un vernissage performé à la galerie pour leur exposition Trans(e)galactique suivi du concert de Jeanne Added + Vatican Soundsystem.
Si le duo travaille beaucoup sur le genre, c’est tendu par le lien entre la terre et le cosmos incluant le chamanisme et la transe. Ils bénéficient de la complicité de Marie Ndiaye qui se prolongera samedi avec Cabaret LE SECRET (COSMOS) (mezzanine à 21h).
Ces soirs-là, les noctambules pourront jouer les prolongations au Noumatrouff !

Autre temps fort : la création de The Bacchae d’après Euripide (17.03 & 18.03, 19h). La metteuse en scène Elli Papakonstantinou réinvente le mythe grec en opéra pop pour évoquer la mutation de notre humanité.
Dans une veine plus dystopique : Les furtifs inspiré d’Alain Damasio (21.03, 20h).
Deux propositions ‘manipulation de matières‘ de Phia Ménard : L’après-midi d’un foehn (25.03, 15h) et VORTEX (25.03, 19h)
Danse avec Natural Drama (29.03, 20h) et, pour clore le festival, Roméo et Juliette Suite (Prokofiev) par Benjamin Millepied (30.03 + 31.03, 20h) précédé à chaque fois de la performance musicale et visuelle Embuscade (création, à 19h au restaurant).

Quelques propositions sont délocalisées :
Deux projections au Bel Air (Casa Susanna 19.03, 17h & Toute la beauté et le sang versé 20.03, 20h)
Le Firmament à la Comédie de Colmar (22.03, 19h)
Libre arbitre à La Coupole, Saint-Louis (22.03, 20h)
HEN (spectacle de marionnettes dès 16 ans) à l’ESPACE 110, Illzach (28.03, 20h)
Enfin à destination du jeune public avec l’AFSCO : KiLT – La mare aux sorcières (création).

Dans un monde de plus en plus fragmenté, il est bon de sillonner des chemins de traverse qui peuvent devenir des chemins de désir…

clair-obscur épique

Des femmes qui nagent de Pauline Peyrade

#THÉÂTRE
représentation du 2 février à la Comédie de Colmar
encore les 6 & 7.02 à Colmar, puis en tournée du 21.02 au 21.04 2023

©Klara Beck

Actrice… une vie, un destin. Avec les images qui vont avec. Cinématographiques surtout. Et des incarnations tirées (vers le haut, le bas ?) par beaucoup de clichés. Émilie Capliez le constate lors des auditions de jeunes comédiennes qui se moulent dans une forme revisitée d’emplois. Un questionnement qu’elle a partagé avec Pauline Peyrade et qui a abouti à la commande de cette pièce évoquant ces femmes si publiques, mais pas que : L’actrice, c’est la part faillible, laborieuse. La star, elle, ne déçoit jamais. Une écriture en amont, mais aussi en échange avec le plateau.

Quatre femmes de quatre générations – une douzaine d’années les sépare. La parole circule de l’une à l’autre, des monologues surtout, mais le plus souvent adressés : tu fais ci ou ça… qui pointent le conditionnement, interrogent le libre arbitre dans un univers plombé par la fabrique des assignations voulues par le patriarcat. Ou qui prônent la rébellion.
Les mots restituent les trajectoires de personnalités iconiques (le spectateur en reconnaîtra quelques-unes). Passent aussi quelques voix enregistrées (Delphine Seyrig…). Quelquefois elles sont embringuées dans des histoires tellement tordues que personne n’y comprend plus rien, y compris elles-mêmes (Mulholland Drive).
Vers la fin, Sigourney Weaver (dans la franchise Alien) est embarquée dans le rapport au temps, à l’âge (ses démêlés avec la production aussi) : une lutte – souvent drôle – avec les monstres et les machines ! Et si les effets spéciaux n’étaient qu’une énorme érection technologique ?

Car un parfum de sexualisation flotte en permanence, et aux États Unis, les auteurs sont tenus de dénoncer l’Eve tentatrice : le Hays Office veille au grain. Sauf qu’il s’est piégé lui-même : Depuis que les femmes sont entrées dans la chambre à coucher, elles y sont enfermées. Or les enfants, à un moment, il faut bien les faire et pour ça les mecs doivent bander…

Le son, la musique installent ce lieu : le CINÉMA, ils donnent la densité mythique et le parfum entêtant de souvenirs vécus ou fantasmés comme le décor qui semble sorti d’une toile de Hopper (cinéphile assidu !) avec ses néons assommés par les couleurs sourdes et les plafonds bas, un espace intermédiaire où transitent ces êtres en suspension, qui nagent entre leur vie et leur chimère sur l’écran… qui doit censément être la vie.

À la fin, s’active une petite main, âgée, usée comme l’est ou le sera la majorité de celles qui passent là avant d’aller admirer ces femmes météores que sont les actrices. Quelquefois elle croit en reconnaître une… dans le doute, elle continue à servir le pop-corn, à passer l’aspirateur. Puis éteint la lumière…

avec Odja Llorca, Catherine Morlot, Alma Palacios, Léa Sery
mise en scène Émilie Capliez
scénographie Alban Ho Van, lumière Kelig Le Bars,
costumes Caroline Tavernier, musique Sylvain Jacques

Le texte de la pièce :
Pauline Peyrade, Des femmes qui nagent (Les Solitaires Intempestifs, 02/03/2023, 14 €)

légèreté minérale

« L’œuvre qui va suivre »
Silvère Jarrosson au musée Unterlinden

© Julien Benhamou

#EXPOSITION
Colmar, Musée Unterlinden du 4 au 24 mars 2023
tous les jours de 9 h à 18 h, sauf le mardi, entrée 13 €
Place Unterlinden – F-68000 Colmar (tél. +33 (0)3 89 20 15 50
#DANSE +
programme coproduit avec le CCN • Ballet de l’Opéra National du Rhin
sous la direction de Bruno Bouché, directeur artistique et chorégraphe

Programme chorégraphique en lien avec les créations de Silvère Jarrosson (Piscine) et les collections du musée.

Une dizaine d’évènements (dont deux performances) avec des invités prestigieux (Hervieu Léger de La Comédie Française, Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste…).

Calendrier détaillé et réservations sur les sites des Unterlinden et de l’Opéra National du Rhin.
L’article paraîtra en mars dans Novo n°68

portrait après blessures

L’ATTENTE
Anna Malagrida à La Filature, galerie

#EXPOSITION
galerie de La Filature, Scène nationale de Mulhouse du 17.01 au 5.03.2023
commissariat : Emmanuelle Walter
13h-18h du mar au sam, 14h-18h le dim, les soirs de spectacles
(La Filature sera fermée au public du 12 au 26.02)

Anna Malagrida devant PARIS BARRICADÉ (2018-19)

Paris. Paris soldé, Paris désiré, Paris barricadé, Paris confiné…
De 2008 à 2020, Anna Malagrida a photographié et filmé une capitale en déshérence, en suspension : les stigmates pérennes ou fugaces de crises récurrentes que son regard transforme en artefacts archéologiques. Quatre séries et une boucle vidéo avec toujours la volonté d’inscrire son travail au-delà de l’anecdote du moment, dans le temps long celui de l’Histoire, mais aussi de l’histoire de l’art.

Pour sa série la plus ancienne (2008-09), LES VITRINES, celles de commerces en faillite suite à la crise des subprimes, la Fondation Mapfre (Madrid) a produit des tirages en grands formats pour donner aux clichés le caractère épique de la peinture. Le blanc de Meudon appliqué d’un geste vif et large sur les devantures offre un fond organique qui s’enrichit d’inscriptions, de grattages, de collages et aussi des reflets sur le verre à la fois frontière et miroir : éléments de façade, réverbères, silhouettes… La photographe cueille ces témoignages urbains denses, concrets et les mue en œuvres abstraites évoquant Tàpies.

Avec les magasins de luxe barricadés pendant la crise des Gilets jaunes (PARIS BARRICADÉ, 2018-19), elle prolonge ce subtil jeu pictural où le rose pâle du contreplaqué alterne avec le jaune mouillé de l’aggloméré. Des protections provisoires et dérisoires posées le vendredi, déposées le lundi… Des marques de paupérisation ajustées dans la modénature néoclassique des quartiers chics, déserts le dimanche quand elle les photographie. La série est en dialogue avec un assemblage de panneaux récupérés et tagués de cet intrigant « LES MONSTRES SONT A »…

Si nécessaire, elle invente un dispositif : un affût près des Invalides transformant son cadre en théâtre d’ombres et de lumière hanté de rares passants masqués (ou pas) pendant le confinement (LES PASSANTS, 2020-21) ou cet entre corps dans un bar PMU à côté de Beaubourg pour honorer la Carte Blanche PMU dont elle est lauréate (CRISTAL HOUSE, 2016). Elle y filme les parieurs – majoritairement des migrants – qui, les yeux captés par l’écran, rêvent d’une nouvelle vie grâce à quelques euros et beaucoup d’espoir. Entre leurs corps résolument anonymes, des brèches de lumière vers la rue et son flux incessant de passants : des captures d’écran juxtaposées avec la fragilité hachée des films muets suggèrent des trajectoires qui se croisent sans se rencontrer… Et toujours cette affiliation à la peinture avec le ballet des mains des joueurs comme chez de La Tour ou Caravage, des gestes gracieux et expressifs, mais sans les tickets, jetés à terre, déchus, perdants.

En 2010 depuis une galerie d’art (dispositif qui évoque Clouzot filmant Picasso), elle filme LE LAVEUR DE CARREAUX qui voile la vue vers la rue, puis la rouvre pour le spectateur. Son geste pictural et chorégraphique matérialise l’épaisseur d’une frontière dont Anna, ici comme ailleurs, saisit la densité immatérielle.

Les blessures produisent aussi de la lumière (Fabrice Melquiot) et Anna Malagrida sait la capter : la lumière d’un monde en attente.
En attente de guérison ?

expression répression

ANTIGRAFFITISME
de Jean-Baptiste Barra & Timothée Engasser

#LIVRE (essai)
chez le passager clandestin, janvier 2023 (160 p., 20 €)

Paris, arc de triomphe (© Celette, CC BY-SA 4.0 – Wikimedia Commons)

Les auteurs, eux-mêmes grapheurs, présentent dans une grande partie du livre la diversité des techniques utilisées par les autorités pour lutter contre cette « pathologie susceptible de contaminer les espaces urbains » (p. 10). Effacement bien sûr et depuis longtemps, mais désormais prévention (coûteuse) avec des moyens de plus en plus sophistiqués pour éviter ces « souillures ».

Le premier grand moment du graffiti date de la répression de la Commune de Paris. Dès mars 1871, les murs remplacent progressivement la rue tant pour les revendications que les hommages aux victimes : des mots contre le sang. D’emblée les autorités affichent une ardente volonté d’effacement. Écrire, c’est l’apanage du pouvoir : c’est lui qui hiérarchise, catégorise, criminalise et sacralise les écritures. Effacer devient alors un moyen de purifier les espaces, de les ordonner pour ensuite mieux les sécuriser (p. 10). D’autant plus que depuis une vingtaine d’années, notamment sous l’égide du préfet Haussmann à Paris, se sont imposés des tracés et une gestion hygiénistes de la ville au nom de la fiction du « vivre-ensemble » (p. 43) et, plus confidentiellement, en cas d’émeutes, propices au déploiement des canons et des charges de cavalerie.

Cette logique d’invisibilisation des messages subversifs se traduit par une concurrence acharnée (et dispendieuse) entre les grapheurs et les autorités qui se prolonge au tribunal avec un progressif renforcement des peines légitimé par la « théorie de la vitre cassée [1] ». Le nettoyage des graffitis devient une sorte d’allégorie de la lutte contre la criminalité (p. 55).

Cette concurrence se double d’une course-poursuite industrielle entre la pérennité des peintures et l’efficacité des solvants, de nouveaux revêtements. S’ouvre ainsi un véritable marché du graffiti. Il s’invite dans les opérations de réfections voire dans l’élaboration des projets (cf. la bibliothèque de Los Angeles dessinée par Franck Gehry) avec désormais en ligne de mire la smart city.

Plus récemment le discours sur l’art s’est invité dans le débat et a ouvert une voie alternative : la récupération de l’art urbain par la commande publique. Le street art institutionnel, comme la statue, agit en tant que symbole et récit fictif d’une histoire commune (p. 124) avec un rôle gentrificateur – comme un temps la piétonnisation – et une mise en patrimoine (promotion des friches rénovées avec ses start-up, ses fresques…).

Un jeu du chat et à la souris détaillé avec une certaine gourmandise par les auteurs : les grapheurs semblent faire peser sur la paix sociale une menace aussi effrayante que le font Fantômas ou Joker. Cette présence têtue et ostensible du transgressif rappelle aux pouvoirs publics que le consensus est un mythe politique. Ainsi, sous les enjeux de propreté, se joue l’appropriation par la force de l’espace urbain par les autorités au détriment des habitants, des usagers : l’antigraffitisme est une forme particulière d’iconoclasme (p. 141) qui aboutit finalement à rendre la ville silencieuse.
Pour l’offrir à la communication publicitaire ?

[1] ne pas réparer un carreau brisé sur un édifice entrainera potentiellement la destruction de toutes ses fenêtres et le développement de la criminalité aux alentours (p. 46), analogie développée par James Wilson et Georges Kelling en 1982

chair/glaise en liquide incandescente

Vessel de Damien Jallet & Kohei Nawa

#DANSE
représentation du 15/01/2023 à La Filature, Mulhouse, Quinzaine de la danse

Vessel ©Yoshikazu Inoue

Forme animale et machine organique : deux caractéristiques des œuvres du sculpteur Kohei Nawa qui ont fasciné Damien Jallet et éveillé son envie de collaboration. Elle s’est concrétisée par cette pièce lors d’une résidence de quatre mois à la Villa Kujoyama à Kyoto (équivalent de la Villa Médicis au Japon) avec une création en 2015 (pour trois danseurs initialement).
Présenté à l’occasion de la Quinzaine de la danse, Vessel est le deuxième volet du portrait consacré au chorégraphe par La Filature.

Nuit noire. Émerge un frémissement, au son, à l’image. Se devine un cratère calcaire, un nid cérusé, un vaisseau posé sur un film d’eau. Autour enfle un grouillement animal : des créatures des grands fonds, d’outre-monde ?
Des corps noués par paire dont les membres mandibules brassent au rythme des courants. Des corps presque nus, blanchis par la lumière, en gémellité avec leur reflet sur le miroir liquide. La lenteur (le plus souvent), l’épure et la poésie des images convoquent inévitablement le butō. Manquent les visages (sauf un des danseurs à la toute fin).

Quand les corps se détachent, ils sont presque constamment cassés en deux, les bras rabattus vers la nuque masquant tête et visage, affichant la membrane du dos des danseurs : des faces gigantesques d’une fascinante expressivité avec les clins d’œil des omoplates, les sourires des biceps, avec des mouvements pulsatiles, des déplacements saccadés, en crabe. Des anatomies matière : supports plastiques et acteurs d’une monumentale sculpture en respiration qui d’Urwelt s’élabore en Welt. Des organismes bruissant en quête d’incarnation comme si, tombés à terre, des rescapés de La Porte de l’Enfer de Rodin se ranimaient, empruntaient ce passage entre vie et mort que suggère le titre.

Souvent Damien Jallet joue la symétrie, mais celle organique de la cartographie musculaire, des déplacements, des gerbes d’eau et des reflets. La fascination est d’autant plus hypnotique que les postures sont contorsionnées, les bras en articulation. Pourtant ces gestes d’une vie silencieuse, ces mouvements sont d’une aisance limpide, d’une orchestration morphologique qui semble s’abstraire de l’effort.

La musique liquide, murmure des grands fonds, s’autorise des grincements, lâche quelques tutti et de sauvages éclats de percussions.
La lumière fait émerger d’une obscurité qui favorise l’effet miroir la carnation laiteuse des corps, éclabousse les plis et replis de l’anatomie des sept danseurs burinant les creux d’ombres.
Les deux artistes nous livrent un spectacle d’un incandescent noir et blanc – les deux couleurs de la mort – où la chair/glaise en travail accouche d’un palpitant éveil à la vie ! Dense et fugace…

Comme le suggère René Char : Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.

avec Aimilios Arapoglou, Nobuyoshi Asai, Ruri Mito, Jun Morii, Mirai Moriyama, Astrid Sweeney, Naoko Tozawa
chorégraphie Damien Jalet, scénographie Kohei Nawa
musique Marihiko Hara & Ryūichi Sakamoto
lumière Yukiko Yoshimoto

THR(O)UGH + VÏA

Le troisième volet du portrait du chorégraphe sera présenté les 16 & 17 mai (à 20h).
Fasciné par les rituels et les états de tension notamment entre naturel et surnaturel, Damien Jalet, a monté THR(O)UGH avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève. La pièce puise sa gravité dans le souvenir personnel des attentats du 13 novembre 2015 à Paris dont le chorégraphe fut témoin et rescapé.
La danse jusqu’à la transe tout comme VÏA (Fouad Boussouf) présentée en seconde partie de programme.

tissu cicatriciel

Ceux de la nuit de Sarah Leonor (2022)

#CINÉMA
documentaire sorti en salle en janvier 2023 (France, 70 min) // séances sur Première

photogramme du film

Ceux de la nuit, ce sont ces invisibles (et qui veulent le rester) que Sarah Leonor ne filme pas et que personne ne voit sauf la police et les maraudeurs.
Pourtant ils sont omniprésents.

À l’image, par ces lambeaux d’écorché – un bout de vêtement, un sac accrochés à une branche comme les stigmates de notre barbarie ordinaire –, les tags des activistes ou ce travelling hésitant cherchant la tombe de Blessing Matthew : à l’écart, au fond du cimetière, exilée jusque dans la mort. Et puis vibrante de vie – la chouette, les avant-plans de nature, les paysages… –, cette puissance lyrique mais impitoyable de la montagne (surtout avec l’hiver dans la deuxième moitié du film) qui les guette, les surplombe, les menace.
Au son, avec la respiration de la nature – le vent, le chahut des eaux, la Durance – et les récits : celui de ce territoire entre le col de Montgenèvre et Briançon ancré dans l’histoire avec déjà la traversée par les Piémontais au XIXe, par les Siciliens au XXe, les souvenirs de Sarah qui venait y skier et les témoignages des maraudeurs, des réfugiés recomposés (à partir d’entretiens audios) en quelques personnages et dits par six comédiens. Une élaboration inspirée de la fiction, mais qui restitue le vécu avec une crudité plus dense qu’un direct.

La réalité palpable des migrants surgit de cette confrontation des images et du son, se nourrit aussi d’archives et d’extraits du Chemin de l’espérance de Pietro Germi. Comment ne pas penser à Chris Marker, à son Sans soleil notamment ?

Et il y a cette autre réalité ludique des sports d’hiver et des activités de montagne affichés au grand jour et qui s’invite de la même manière : à l’image avec des infrastructures qui modèlent le paysage et par la voix des maraudeurs (dont c’est le gagne-pain) qui racontent comment ils ont pris conscience qu’après la fermeture des équipements de loisirs, des ombres se lèvent et tentent de traverser la frontière.

En creux il y a aussi le travail de ces géographes qui permettent de décrypter notre monde à partir de son espace et d’identifier les enjeux de pouvoir : Martin, une des voix off, Élisée Reclus que cite la réalisatrice (et, par ailleurs, Christophe Guilly et sa France périphérique ou Guillaume Faburel et ses Métropoles Barbares).

À la fin, comme après un mauvais rêve, la réalisatrice rembobine le film – l’avalanche remonte la montagne – comme si Blessing n’était pas tombée dans la Durance et s’incarnait en Eunice bien vivante avec la promesse de son fils Wisdom.

Le grand mérite de Ceux de la nuit est de restituer la présence de ces migrants dans leur densité palpable d’êtres humains alors que la majorité de la population ne les voit guère même s’ils sont omniprésents (une récurrence dans les discours médiatiques). Sarah Leonor la pose aussi en termes de tragédie. Avec sa caméra, elle arpente la cicatrice où ce qui se revendique civilisation déraille : Leur mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain. Elle n’a prévu que des consommateurs (Patrick Chamoiseau, Frères Migrants, 2017).

avec les voix de Françoise Lebrun, Solène Rigot, Adrien Michaux, Damien Bonnard, Olivier Rabourdin, Hovnatan Avédikian

Labiche en apnée

Das Weisse vom Ei (Une île flottante)
Christoph Marthaler d’après Eugène Labiche

#THÉÂTRE
représentation du 10/01/2023 à La Filature, Mulhouse

Theater Basel / Das Weisse vom Ei / Catriona Guggenbühl, Graham F. Valentine, Ueli Jäggi ©Simon Hallstrom

La pièce de Labiche est un jeu de dupes qui doit sceller un marché de dupes : le mariage de Frédéric Ratinois avec Emmeline Malingear. Deux familles banalement petites bourgeoises qui se poussent du coude et se saignent pour se donner un vernis de grande bourgeoisie. Marthaler y ajoute un ingrédient de cacophonie et d’incompréhension supplémentaire : les Ratinois sont Allemands. Les costumes d’inspiration XIXe se prolongent par un décor surchargé d’un kitch suranné.

En ouverture, les huit protagonistes entrent à petits pas pluvieux et tentent, a capella face au public et en franco-allemand, d’exposer leur situation – pour plutôt l’embrouiller – trahissant surtout qu’ils ne sont que les copies conformes les uns des autres.

Quand le rideau se lève, le spectateur a l’impression de pénétrer dans un monde vieillot et poussiéreux, hanté par des vieux – y compris les futurs mariés. Une usure du temps dont Marthaler fait son miel en dilatant les silences entre des répliques banales (surtout au premier acte). Les personnages assument cette inertie au son poussif du tuba et des cloches qui sonnent presque en permanence comme un glas. Un choix à contre-courant de la tradition des portes qui claquent et du tempo endiablé habituel dans ce répertoire. À l’occasion, l’un entonne une chanson dont l’énergie relance le rythme de la représentation dans un esprit proche des Monty Python.

La mise en scène joue sur le comique de situations où les corps s’empêtrent avec des accessoires, des manies obsessionnelles et leurs propres limites (celles des mensonges…). Un burlesque évoquant Jacques Tati est poussé vers l’absurdité en l’étirant jusqu’à l’étouffement. Les rires du public sont fréquents, mais dispersés, éclatés, conditionnés par ce temps qui enfle et, parfois quand même, épuise l’effet comique.

À la fin on range, on évacue tout. Pour laisser la place à un nouveau monde ? Affaire classée tout simplement…

Avec ce dispositif radical, la pièce reste drôle et critique à la fois de cette petite bourgeoisie arriviste et vaniteuse qui apparaît peut-être plus pathétique…
Chacun passe sa vie à jeter des petites pincées de poudre dans l’œil de son voisin… Pourquoi fait-on de la toilette ? Pourquoi a-t-on des diamants, des voitures, des livrées ? Pour les yeux des autres ! (Eugène Labiche, La poudre aux yeux, AI, s6)
Et, à propos, pourquoi fait-on du théâtre ?

avec Marc Bodnar, Carina Braunschmidt, Charlotte Clamens, Raphael Clamer,
Catriona Guggenbühl, Ueli Jäggi, Graham F. Valentine, Nikola Weisse
scénographie & costumes Anna Viebrock, dramaturgie Malte Ubenauf

Quinzaine de la Danse

5e édition du 12 au 31 janvier 2023

#DANSE
Espace 110 (Illzach), La Filature, CNC–Ballet de l’Opéra du Rhin, Théâtre de la Sinne & Musée des Beaux-Arts (Mulhouse), La Passerelle (Rixheim), VIADANSE (Belfort)
11 spectacles du 12 au 31/01/2022

Le 12 janvier, Thomas Ress, directeur de l’Espace 110 à Illzach, ouvrira la 5e édition de La Quinzaine de la Danse, un festival qu’il a lancé en 2017. Le marqueur de 2023 est l’intelligence collective avec l’envie de partager et faire rayonner ce langage universel avec 11 spectacles sur 5 scènes.
Le collectif avec une synergie financière et logistique et la volonté de favoriser la diffusion des compagnies et des chorégraphes accueillis.
L’intelligence avec cette collaboration harmonieuse et l’ouverture vers des formes très diverses : des valeurs reconnues ou émergentes, des propositions spectaculaires ou plus intimes souvent engagées. Et aussi des ateliers, des échanges et même du cinéma (Pathé-Gaumont Belfort : Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder).

Une manifestation où chaque structure préserve son identité.
La Passerelle à Rixheim avec Le Petit B destiné au jeune public dès un an (20 & 21/01).
Le CNC–Ballet de l’Opéra du Rhin avec sa troupe et Giselle, une production de sa saison avec l’ONR (27, 29-30/01) : une relecture de ce classique du XIXe (les perfectos remplaçant les tutus) par Martin Chaix qui travaille avec les codes de la danse académique, mais avec une énergie contemporaine.
La Filature avec notamment (le 19/01) un retour sur le parcours de Catherine Diverrès – la Pina Bauch française pour Benoît André – qui sera aussi accueillie à VIADANSE–CCN de Bourgogne Franche-Comté à Belfort (14/01).
L’Espace 110 prolonge cet hommage et programme à lui seul 5 spectacles et une exposition.
Enfin des visites dansées proposent un autre regard sur la collection du Musée des Beaux-Arts de Mulhouse (Aurélie Gandit, les 27 & 28/01).

À noter All où Marie Cambois fait converger danse et théâtre (Espace 110, 20 & 21/01), 27 millions de fois par seconde, création de la Compagnie RN7 (Espace 110, 24/01) et bien sûr Vessel du grand Damien Jallet et Kohei Nawa (Filature, 15/01).


#envie d’en parler, d’écrire…