Un clown triste

La mer était grise comme une brume liquide affalée depuis l’horizon. Les embruns à fouetter la rambarde durant la nuit l’avaient rendu poisseuse. Elle retira immédiatement sa main et frotta ses doigts pour assécher le sel. Son nez huma la brise cinglante. Avec ce vent, inutile d’escompter la suave caresse du soleil sur sa peau.

Petite laine et promenade.

Marche dans la pinède, à petits pas tristes sous le ciel vitreux. Son mari portait le pouce à sa casquette pour saluer les promeneurs qu’ils croisaient. Ils échangeaient des moues entendues. Les mots de connivence naissaient naturellement et dénonçaient l’ingratitude de la météo, seul paramètre aléatoire dans une organisation par ailleurs sans faille.

Quand ils bifurquèrent pour revenir vers l’hôtel, ils virent au loin deux silhouettes en arrêt, penchées, à scruter le sol. Deux retraités si concentrés qu’ils ne levèrent même pas les yeux tandis qu’ils approchaient. Ils contemplaient une procession de fourmis en travers du chemin. Des insectes d’une taille impressionnante… Leur colonne traçait comme une frontière : un couple de chaque côté à observer leur parade de brindilles, de feuilles, d’épines de pins. De gibier aussi : des élytres, un scarabée. Du menu fretin pour cette horde approvisionnant la fourmilière sur le bas-côté : un tas grouillant au pied d’un pin. Une effervescence bruissante et ravageuse. Le bas du tronc était déjà dépouillé de son écorce et les ouvrières s’acharnaient à progresser, à sucer la sève, à dévitaliser l’arbre. Le bois à vif était déjà gris. Une large fente trahissait la mort au travail.

Ils regardèrent le spectacle un moment. L’autre couple hocha la tête, puis enjamba prudemment le cortège d’hyménoptères. Son mari se risqua à trifouiller le monticule avec un bâton. À chaque impact, une agitation tendue et mauvaise s’accompagnait d’un frémissement crépitant amplifié par l’irruption de combattants supplémentaires.

– Arrête avec ça. On y va.

Arrivée en bord de mer, elle annonça qu’elle avait soif. La promenade avait été un peu longue pour elle. Elle se fatiguait vite depuis quelques semaines et ne voulait pas inquiéter son mari. Ils s’installèrent sur la terrasse d’une paillote.

Son homme avala son café, puis se leva. Il aimait marcher sur le sable humide. Les pieds bassinés par le flux et le reflux. Il était un peu pathétique avec son air de hamster jovial et ses deux cannes si fines, si blanches qui dépassaient du short. Il n’avait jamais été athlétique, mais faisait un peu pitié maintenant. Un vieux monsieur, enjoué, mais fragile. Une porcelaine de chair. Sa démarche devenait hésitante. En crabe. Un bébé crabe comme celui, vicieux, qu’elle couvait.

Elle but sa tisane à petites gorgées précautionneuses. Sa bouche était sèche à cause du médicament. Elle souriait pourtant. Ce sourire, quoique discret, posait l’assise d’un nez un peu grand, imposant une certaine énergie et une propension à l’empathie. Son teint blafard était rendu plus aigu par les sourcils qu’elle charbonnait ostensiblement sur ses grands yeux noisette. Et si l’écran total qu’elle étalait avec application, atténuait ses cernes, il rendait sa mine plus pâle encore. Avant de partir, elle était passée chez le coiffeur. La coupe était courte, un peu hommasse. Mais cette houppette dressée comme une pyramide follette sur le front lui donnait un air guilleret. Et le roux auburn de la teinture respirait la gaîté. Le matin, quand elle passait son rouge, elle dépassait un peu la ligne naturelle de ses lèvres trop minces. Sa bouche écarlate, encadrée par les deux plis tombant du nez, paraissait du coup trop grande. Du doigt, elle en étalait aussi une petite touche sur les pommettes. Ces artifices lui fabriquaient un air de clown blanc.

Elle repoussait sa tasse quand un bambin s’arrêta. Il l’examina et son visage s’éclaira. Elle comprit que lui aussi pensait au clown. Quand elle lui rendit son sourire avec un petit geste de la main, il détala. Une fuite enjouée de grand timide. Il se planta à quelques pas, face à sa sœur qui tassait du sable dans un seau en plastique.

Du regard, elle chercha son mari parmi le défilé mollet des baigneurs. C’était la saison des papy mammy. Leurs pas nonchalants s’accordaient difficilement aux battements énergiques de la petite fille. Il y avait ceux qui marchaient prudemment comme sur un fil. Sans doute craignaient-ils qu’autrement tout ce qu’ils portaient dans leur ventre ne se fasse la malle. D’autres fonçaient à la rupture de l’équilibre et dodelinaient maladroitement, car ils ne savaient pas encore que ça pouvait déborder. Ils vivaient sur le souvenir de leur corps de vingt ans et chancelaient un peu plus au retour qu’à l’aller. Fonçant malgré tout.

Elle reprit son thé.

Deux dames, arrivées au bout de la jetée, brandissaient leur téléphone pour la photo. Grande gesticulation ostentatoire de pantins désarticulés et désemparés: trop de choses à saisir.

Une jeune femme, assise trois tables plus loin, était plongée dans un fulgurant échange de SMS, adressant des sourires attendris à son virtuel correspondant. Recluse dans une extase technologique attisée du bout des doigts.

Un minuscule triangle rose fluo détonnait sur les fesses un peu plates d’une dame âgée qui avançait en zigzag vers l’eau. Elle en dépassa une autre, énorme, habillée de jaune luminescent. Celle-ci s’arrêta brusquement, dans une pose instable, comme rompue dans son élan. Craignant visiblement que la mer ne vienne jusqu’à elle et ne l’emporte.
La majorité se contentait de réchauffer leurs vieux os, de profiter du doux massage des varices sous les ultraviolets du climat méditerranéen. Des ectoplasmes jouissant du désœuvrement et gavés comme des larves de reine. Avant la grande débandade du corps dans la déliquescence, le massacre chimiothérapique, cet acharnement à sauver le misérable peu de chose qui restait. À se métamorphoser en statue de sel à mesure que la vie s’écoulait hors de l’enveloppe charnelle. Ce goutte-à-goutte ralenti par les médicaments. À occuper cet ultime emploi à plein-temps: le cancer.

La gamine recommença à battre le sable dans son seau. Elle avait une plume rouge et duveteuse comme boucle d’oreille et le vent l’agitait délicieusement. À un moment, elle leva les yeux, fixa une masse noire échouée à quelques mètres. L’eau donnait facilement cette couleur sombre. Elle resta immobile comme tétanisé. Sauf la plume.
La fin du tapotement, le brusque silence intriguèrent son petit frère. Il dévisagea sa sœur, puis son regard suivit celui de la fillette. Imperceptiblement, la curiosité contamina l’entourage qui se tourna vers cette présence insolite. Progressivement un mouvement plus vaste des yeux se focalisa sur cette masse sombre et humide, instituant un envoûtant effet de ralenti comme si ce truc avait bouleversé le rythme récréatif de la plage. Les jeux s’étaient arrêtés, les balles restaient dans les bras ou avaient roulé à quelques mètres des joueurs. Certains se rapprochaient, avec prudence. La plupart étaient immobiles, en attente. Quelqu’un téléphona. D’autres brandissaient leur smartphone pour photographier ou filmer.

Pendant quelques minutes il y eut comme un blanc. Silencieux, expectatif. Tous pensaient à la même chose. Tous avaient lu le communiqué placardé à l’hôtel. À l’entrée de la salle à manger, à la réception, à toutes les portes de sorties.

« Nous invitons notre aimable clientèle à privilégier
les ressources offertes par notre site hôtelier.
L’accès et la sécurité de la plage ainsi que ses abords
risquent d’être perturbés pour
des raisons indépendantes de notre volonté. »
La Direction

L’annonce rendait les informations télévisées palpables. Le drame se jouait soudain à proximité et suscitait un bruissement de conversations anxieuses et émoustillées.
Comme les papillons se jetaient sur les lumières, ces pauvres gens, avec leurs barcasses de fortune, dépouillés de tout, se lançaient sur l’Europe et son luxe ostentatoire. Celui que colportaient les médias.

Trois nuits plus tôt, avant d’atterrir, ils avaient survolé l’île phosphorescente. Une gigantesque fête foraine, une fourmilière gloutonne colonisant inexorablement les reliefs. Le bus vers l’hôtel avait sillonné des boulevards aux vitrines dégoulinantes de néons, de guirlandes, d’enseignes clignotantes.

Brusquement une effervescence guerrière s’empara de la plage. Les sirènes hurlantes des camionnettes de police. Les dérapages de leurs quatre-quatre éparpillant de spectaculaires gerbes de sable. Les gyrophares bleutés giflant de leurs pinceaux glaçants visages et parasols. Un mégaphone criant des ordres pour organiser le reflux des vacanciers. Des personnages en gilets fluo, pantalons collés aux jambes par le vent, gesticulant et ceinturant le périmètre.

La maman s’empara des deux enfants, les consola d’une peine qui n’était que perplexité.

La tension retomba très vite. L’événement avait perdu sa saveur : ce n’était qu’un gros sac de toile. Pas un cadavre. Malgré tout on l’évacua précautionneusement comme un vrai noyé. Respect vétilleux pour de potentiels éléments de preuve. Une équipe passa la plage au peigne fin, une autre scrutait attentivement le large à la jumelle.
La pression s’était relâchée, la curiosité émoussée. Puis, très vite : effacer les traces, rendre l’espace à sa vocation récréative. Les gyrophares s’éteignirent. Les véhicules disparurent les uns après les autres. Deux plantons demeuraient. Parce que c’était la procédure. La plage retrouva son rythme, ses activités ludiques.

Ne restait que la traîne du sac sur le sable. Pour quelques heures. Demain, au petit jour, le tracteur passerait. Sa herse effacerait toute trace de l’incident.
Son mari revint de sa démarche légèrement gauchie. Elle renifla. Elle n’avait jamais été clown. Mais triste assurément.

printemps 2014

Cette évocation, volontairement métaphorique, m’est venue durant l’automne 2013.
La guerre civile battait déjà son plein en Syrie. L’afflux de migrants se concentrait notamment sur l’île italienne de Lampedusa avec de nombreux naufrages et l’engorgement des camps de transit.
Ces derniers mois, c’est l’île grecque de Kos que tentent de rejoindre beaucoup de réfugiés.
Deux étés ont passé. Un troisième bientôt. La détresse et l’indifférence demeurent.

Aujourd’hui, 3 septembre 2015, je dédie ce texte
à Aylan Kurdi naufragé un 2 septembre sur une plage près de Bodrum,
noyé comme des milliers d’autres par la Méditerranée et l’indifférence :’-(


#envie d’en parler, d’écrire…