Damien Deroubaix au MAMCS

Headbangers Ball – Porteur de Lumière

Strasbourg, Musée d’Art moderne et contemporain (MAMCS)
du 6 avril au 25 août 2019

Avec la ferme approbation du peintre, Estelle Pietrzyk, conservatrice, avance résolument que le travail de Damien Deroubaix démontre que la peinture n’est pas morte contrairement à ce que prophétisait Duchamp : « Marcel, c’est fini, la peinture ; trouve-toi un travail ». Pour l’anecdote, il a été nominé au Prix Marcel-Duchamp en 2009 [1].

L’exposition du MAMCS – avec 45 œuvres – fait suite à celle du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole (MAMC+) l’an passé tout en couvrant une période plus large du travail de l’artiste (2008-2018). Conçue en partenariat avec ce musée, elle porte le même titre et se déclinera une troisième fois, encore cette année, au Kunstmuseum Reutlingen (Headbangers Ball – Alte Meister/Komödie). Dans l’édition strasbourgeoise, l’artiste (né en 1972, formé à Saint-Etienne, puis à Karlsruhe) et Julie Gandini, la commissaire, nous invitent à un cheminement vers les limbes dont le visiteur émerge pour revenir dans le siècle et sa brutalité.

Des œuvres récentes revendiquant la filiation des maîtres anciens accueillent le visiteur. Des thèmes récurrents de l’histoire de l’art : l’éternel féminin quelquefois à travers des idoles, le corps, l’arbre, le feu… Cavalières (2018) rappelle les scènes avec chevaux peintes par Gauguin aux Marquises, La Pisseuse (2017-18) la gravure éponyme de Rembrandt (1631) et la toile de Picasso (1965)… Si les compositions sont économes dans cette salle, le traitement est rugueux voire provocant dans les postures et la mise en scène. Les couleurs sont sourdes, étouffées, réveillées par des jaunes, des rouges, des blancs.

La polychromie se dissipe dans la deuxième salle au profit d’un noir et blanc articulé autour d’Homo Bulla (2011), une pièce rarement présentée, fruit de sa collaboration avec les maîtres verriers du Centre International d’Art Verrier (CIAV) de Meisenthal. Un assemblage de pièces soufflées gravées de personnages inspirés des danses macabres et de serpents en pâte de verre où fragilité et transparence sont accentuées par le noir des accrochages (acryliques blancs sur papier noir). Depuis que l’artiste a découvert cette technique, le travail du verre en fusion, ce matériau symbolise pour lui la vie.

La troisième salle regroupe une série d’autoportraits où le visage de l’artiste est constitué par des citations de ses maîtres : Delacroix, Goya, Picasso et son Guernica… Ces recompositions ne sont pas sans évoquer l’utilisation par Arcimboldo des fruits, légumes, fleurs, etc. Avec une tension expressionniste assumant, à la fois, ce hässlich que revendique Baselitz (une de ses références : il a travaillé à Berlin de 2003 à 2012), mais aussi le macabre des Memento mori puisque l’anatomie du crâne est toujours palpable.

Damien Deroubaix dit aimer les « techniques désuètes », le verre donc, mais aussi le bois tant en xylogravure qu’en support matière comme ces deux portes de grange (Melancholia, 2018) ou d’autres travaux de la quatrième salle. On y retrouve aussi son goût pour la mise en scène des mots. Ces Roots (2009) et Damage (2014) comme des appels du destin vers l’au-delà. Un espace lumineux et presque extérieur avant d’emprunter un couloir avec trois petites toiles.

Comme un boyau (il y aura le jumeau à la sortie) vers la chambre mortuaire d’un tombeau antique avec son plafond astronomique (Astralis, 2014). S’il en reprend la structure et sa dominante bleu nuit, le détail restitue plutôt la débandade terrestre avec le Sud de famine, des drapeaux, des corps tronqués… le dessin des constellations suggérant des runes. À la place du sarcophage, trône une chimère d’inspiration mésopotamienne (Ea, 2013) avec une tête de cobra et d’impressionnantes serres d’aigle où se love un ouroboros qui agrippent un drapé avec des squelettes de singe déféquant des billets de banque. Aux parois, The Artist (2015), un singe à la gorge ouverte reprenant la figure des écorchés, ou d’autres de ses motifs favoris : la seiche (Les Métamorphoses, 2018) et la chauve-souris aux ailes couturées d’yeux (Sueno, 2014). Un lieu utérin qui engendre le viatique matériel et spirituel de notre monde ?

Celui que découvrira le visiteur en pénétrant dans la dernière salle. Une immersion dans le siècle et sa violence avec la grande toile qui donne son titre à l’exposition : Headbangers Ball (2018). Sa fascination pour les danses macabres se mue ici en giration de dimension astrale comme celle des parousies qui brassent le bestiaire de nos quotidiens médiatiques avec fous, diables, pin-up, furies, Jihad, billets de banque… sans oublier la technologie avec ces téléphones et ces micros qui semblent bombarder singes et squelettes d’enfants. Quelques mots – l’esprit du temps – tentent de tirer un peu d’espoir de ces zones d’ombre.

Ses premiers travaux étaient surtout des peintures sur papier avec beaucoup de collages. L’occasion de juxtapositions qui permettaient de fabriquer des grands formats (Sick bizarre Defaced Creation, 2009). Depuis il conserve cette habitude de couper des fragments qui ne lui conviennent plus pour les réutiliser ailleurs (il travaille sur une dizaine d’œuvres en même temps). Si la peinture constitue l’essentiel de l’exposition, il crée dans ces vastes espaces des dialogues entre installations et toiles, juxtapose la déclinaison d’un même motif auquel il ne cesse de « revenir jusqu’à épuisement ». Ainsi : Ride the Wings of Death (2011) et My Journey to the Stars (2011).

Par un clin d’œil, il détourne/complète avec Putrefactio, (2017) le ready-made de Duchamp, son Porte-bouteilles (Égouttoir ; Séchoir à bouteilles ; Hérisson) en y installant des flacons soufflés et un ouroboros.

Sans oublier l’installation montée à l’extérieur du musée dont Julie estampille en majesté l’exposition de son titre : Porteur de lumière (2010). Lumière noire cependant puisqu’elle reprend les thèmes sombres : l’argent, les chefs suspendus, l’irruption des artefacts technologiques. Dont le châtaignier vitalisé par sa puissance génésique tente de se libérer ?

[1] remporté cette année-là par Saâdane Afif

Musée d’Art moderne et contemporain (MAMCS)
1 place Hans-Jean-Arp, Strasbourg
Tél. : +33 (0)3 68 98 51 55
Headbangers Ball – Porteur de Lumière du 6 avril au 25 août 2019
Tous les jours – sauf le lundi – de 10h00 à 18h00
Entrée 7 €, réductions habituelles, gratuit pour les moins de 18 ans
Catalogue (en français, trad. en allemand & en anglais), 39 €
Un espace ludique est proposé avec une camera oscura qui reprend des motifs de l’artiste.

photo d’entête : Jihad (2015, détail)


Parution papier :
Hebdoscope, n° 1061, mai 2019


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