Le jeune PICASSO – Périodes bleue et rose

Bâle, Fondation Beyeler du 3 février au 26 mai 2019

La fabrique de la modernité

L’exposition de la Fondation Beyeler documente les premières années du peintre (né en 1881) quand il élabore son style et sa réputation dans le bouillonnant creuset parisien : les périodes dites bleue (1901-1904) et rose (1904-1907). Parallèlement, dans les salles sud, Picasso Panorama présente des toiles issues du fond du musée et des prêts permanents prolongeant avec des œuvres plus tardives les perspectives ouvertes par cet artiste qui a basculé la peinture vers la modernité.

Après ses années de formation entre Barcelone, Madrid, Malaga et une première exposition dès 1900, Picasso s’installe à Paris : l’épicentre foisonnant du monde artistique à l’époque. Certains de ceux qui ont bousculé l’académisme à la fin du XIXe siècle y sont encore actifs, entourés de disciples et de nouveaux venus. Tous se cherchent et cherchent. Les Impressionnistes avaient rompu avec la tradition et la photographie (le cinéma depuis peu) s’impose pour la représentation du réel. L’art doit se trouver un nouveau destin d’autant que les artistes ne sont plus au service de prestigieux commanditaires. Certains, dont Picasso ces années-là, vivent dans la précarité et côtoient plutôt les gens modestes que les salons d’acheteurs fortunés. Tous se retrouvent dans les mêmes cafés, fréquentent les cabarets, les tripots… Parmi eux l’Espagnol est le plus curieux, le plus attentif et le plus prolifique. C’est un grand travailleur (on lui attribue 50 000 œuvres) et il teste tout, aussi bien l’énergie du couteau que la délicatesse caressante du pinceau, les formes classiques (Le harem, 1906, inspiré du Bain turc d’Ingres (1862), sa fascination pour le Gréco) que les pistes ouvertes par les fauvistes, les pointillistes, Van Gogh ou d’autres…

Son fils Claude Picasso, présent à la visite de presse, soulignait aussi l’importance de la sculpture et les nombreuses céramiques conçues à partir de 1946 témoignent de son éclectisme.

Période bleue

C’est avec des toiles en hommage à Carlos Casagemas, son ami peintre qui s’est suicidé le 17 février 1901 qu’il entame sa période bleue : des portraits de son compatriote dans son cercueil – l’un jaune [La Mort de Casagemas, Paris 1901], l’autre bleu [Casagemas dans son cercueil, Paris 1901] –, mais surtout des compositions plus amples Le Mort (La Mise au tombeau, Paris 1901) et Évocation (L’enterrement de Casagemas, Paris 1901) inspiré de L’enterrement du comte d’Orgaz (1586-88) du Gréco. Il conservera cette dominante bleue avec les portraits mélancoliques de gens modestes notamment ses Arlequins et ces bateleurs qu’il fréquentait. Beaucoup d’aplats en lavis (il utilisait souvent la gouache) pour les fonds, les vêtements et toujours une attention à l’expression de ses modèles et certains détails telles les fraises des saltimbanques. Quelquefois des arrière-plans de coulisses évoquent Degas, l’univers du music-hall remplaçant celui du ballet et de l’opéra [Au Moulin-Rouge (Le Divan Japonais), Paris 1901]. L’impertinence de certains modèles l’incite à les installer devant un fougueux fond coloré [Femme dans la loge (recto) ou L’Attente (Margot), Paris 1901]. Avec la peinture à l’huile, il trouve des gestes nets, applique des touches larges et enlevées qui articulent déjà le visage en surfaces affirmées qu’approfondira le cubiste [Yo Picasso, Paris 1901]. Le sombre (ce que son fils appelle basic element of live) domine avec les pensionnaires de la prison Saint-Lazare ou ces femmes vouées à l’absinthe, sèches et nerveuses, suggérant des gestes incertains. Des figures littéraires aussi comme la Célestine (Barcelone 1904). Une justesse du trait que révèlent ses gravures [Le Repas frugal, Paris 1904] et qui renvoient à Toulouse-Lautrec.

S’invitent aussi des traitements plus ronds et plus lisses comme La Gommeuse (Paris, 1901) avec ses boucles et son visage plus tranché : une recherche de stylisation qui ouvre la voie à un art reconstructif.

En 1901, il travaille dans l’atelier du peintre Nonell à Montmartre et séjourne un temps boulevard de Clichy chez Pedro Mañach, marchand d’art espagnol. Mais régulièrement il retourne en Espagne.

Période rose

Son installation en 1904 au Bateau-Lavoir, dans l’atelier laissé par Paco Durrio, marque le début de la période rose. Il y rencontre sa première compagne : Fernande Olivier. Les tons de la chair colonisent le bleu [Famille de saltimbanques avec un singe, Paris 1905] et s’il n’oublie pas l’expression [Au Lapin Agile, Paris 1905] proche de Toulouse-Lautrec, il retient aussi les leçons de Cézanne dans le traitement de la matière ou de Gauguin dans celui des silhouettes et la mise en scène des sujets. Des pistes qui contribuent à élaborer son art reconstructif.

Il commence à amplifier les yeux – des amandes plus énergiques que Modigliani – et à affermir le nez articulant les physionomies, esquissant les éléments d’une appropriation personnelle. Le geste de Picasso va plus loin que celui de l’Italien et ose l’audace des masques africains qu’il découvre ces années-là ou la rudesse des têtes sculptées Ibères (VIIe–IIe siècle av. J.-C.) exhumées depuis peu. Comme si les visages devenus juxtaposition de gros plans surgissaient du plan d’ensemble. Une superposition d’instantanés sans réel souci d’échelle…

Un travail qui mènera aux Demoiselles d’Avignon dont une demi-douzaine de travaux préparatoires sont présentés [du Nu assis à Femme, Paris 1907]. « C’est l’événement capital du XXe siècle […], une projection intense de cet idéal moderne que nous n’arrivons à saisir que par bribes… » suggère André Breton. Cette toile clôture un cycle et marque la première rupture avec la stricte représentation (Guernica, encore plus radicale, suivra en 1937) qui fera de Picasso cet artisan de la modernité adulé des spécialistes, mais aussi l’épouvantail que brandissent les réfractaires à l’art contemporain. Ne disait-il pas : Je voulais devenir peintre, je suis devenu Picasso !

Jusqu’en mai, tout le musée est consacré à celui qu’Ernst et Hildy Beyeler considéraient comme l’artiste idéal. Panorama Picasso décline encore une trentaine de toiles jusqu’à son décès en 1973. L’aboutissement du travail qui s’élabore durant ces jeunes années parisiennes.

Une exposition rare qui témoigne de la virtuosité exceptionnelle de ce monument de l’histoire de l’art qu’est Picasso.
Et superlative pour la Fondation : d’un coût supérieur à six millions d’euros (quatre fois plus que les expos habituelles de la maison), c’est quelque 80 tableaux et sculptures parmi les plus célèbres et pour la plupart rarement prêtés pour une valeur assurée de quatre milliards d’euros.

Parution papier :
Hebdoscope, n° 1059, mars 2019.

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Fondation Beyeler, Beyeler Museum
AG, Baselstrasse 77, CH-4125 Riehen
Le jeune PICASSO – Périodes bleue et rose du 3 février au 26 mai 2019
& Picasso Panorama du 13 janvier au 5 mai 2019
Tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h
Entrée 30 €, gratuit pour les moins de 25 ans
Catalogue en allemand ou en anglais

photo d’entête : L’Attente (Margot) (Paris, printemps 1901, détail)

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